« Cinémathèque en sursis » – rencontre avec Nicholas Petiot de la Cinémathèque de Bourgogne – Jean Douchet

On parle depuis plusieurs mois des difficultés de la Cinémathèque de Bourgogne – Jean Douchet à Dijon. Son directeur, Nicholas Petiot, a été un proche du légendaire passeur cinéphile dont l’institution porte le nom et, comme lui, est obsédé par l’idée de montrer des films. Or sa Cinémathèque ne dispose pas d’espace de projection. Comment vit-on au quotidien quand son archive est menacée d’une fermeture imminente ? Comment faire vivre une Cinémathèque qui n’a pas de salle de cinéma et qu’on est soi-même habité par le geste de programmation ? C’est aussi le moyen de faire le point sur l’apport au cinéma de Jean Douchet, la visibilité du cinéma de patrimoine « en régions » qui se téléscope souvent avec le cinéma Art & Essai et sur ce qu’est vraiment, au fond, une cinémathèque. Rencontre avec une cinémathèque qui a des choses à dire.

Cet entretien est en complément du dossier publié du n°6 de Revus & Corrigés.


Quelle est l’histoire de la Cinémathèque de Bourgogne ?

C’est une cinémathèque très jeune, elle a dix ans. Elle est née, comme La Cinémathèque française, des cendres d’un ciné-club qui diffusait des films à Dijon pendant une dizaine d’années. Établi sur le campus universitaire, il partait du principe que la connaissance du cinéma passait avant tout par voir des films et les revoir, de Griffith à Cronenberg. Il faut savoir que dans les années 1970, il y avait un ciné-club universitaire très influent à Dijon à la programmation pointue et qui osait l’expérimental, mené notamment par Gérard Courant. Nous avons considéré avec Jean Douchet qu’il y avait un autre acte à faire, avec une certaine idée de ce que devrait être une cinémathèque. Rappelons-nous que quand Langlois est parti au Canada, pour financer La Cinémathèque française en donnant des cours à Montréal, lui et Jean Rouch ont confié les conférences à Douchet [au début des années 1970, ndlr]. Ce dernier avait déjà une expérience de l’oralité mais ce fut à La Cinémathèque française que Douchet est vraiment devenu le pédagogue que le public connaît aujourd’hui. Nous sommes devenus amis avec lui par l’intermédiaire de ce ciné-club et nous nous sommes demandés pourquoi il n’y avait pas de cinémathèque à Dijon. C’est quand même la région dans laquelle Étienne-Jules Marey a fait tout ce travail qui l’a amené au Cinématographe des frères Lumière. C’est aussi là que Roger Cuvillier a inventé le zoom, l’objectif à focales variables. Mais tout cet ancrage régional n’était pas conservé, ni les films amateurs, ni les films tournés dans les environs ou avec une histoire locale, même autour de Renoir qui passait pourtant ses vacances dans l’Yonne. Il n’y avait rien.

Découverte avec Nicholas Petiot des locaux de conservation par un groupe scolaire

À cette époque-là, Douchet n’était pas réputé pour être un grand administrateur. Il souhaitait que son œuvre soit traitée, cataloguée et on savait à peu près où trouver ses archives. Tout était réuni pour faire la « cinémathèque de la politique des auteursnbsp;». Nous avons commencé des cycles, à l’image de ce que faisait notre ciné-club, pour montrer tout Coppola, tout Kubrick, tout Truffaut, en passant par Araki ou Tsukamoto. On essayait d’amener la méthode Douchet en bossant avec les exploitants locaux car nous n’avions pas d’écran. C’est là que nous avons saisi l’enjeu d’être à la fois gardiens de films, donc de droits, et de collaborer avec un territoire un peu dévasté dans son traitement de l’apprentissage du cinéma. Par exemple, il n’y a pas d’études de cinéma à la fac de Dijon, si ce n’est un module pour les étudiants en histoire de l’art, ni d’école de cinéma, hormis l’école de Claude Lelouch qui s’est depuis montée à Beaune. Mais elle n’a pas tellement de retombées sur Dijon, car elle a pour but de faire des réalisateurs et non des professeurs ou des critiques. Il y avait donc un vide autour de nous à combler. Après, ce qui est intéressant, c’est qu’il n’y avait personne pour nous dire quoi faire ou comment faire, mais tout était à définir. Mais en 2009 n’est-ce pas un peu archaïque de bâtir une cinémathèque plutôt qu’un pôle image ?

Comment s’est passé la création de votre Cinémathèque ?

Nous avions bien compris que l’État n’était pas très intéressé à l’idée de développer de nouvelles cinémathèques. Une des premières personnes à qui nous en avons parlé était Thierry Frémaux qui nous a tout de suite dit : « Ne le faites pas vous êtes cinglés, vous n’aurez que des murs en face de vous. » On s’est aussi documentés sur la période Langlois de La Cinémathèque française, en dépassant le fantasme de l’archiviste contre le reste du monde, pour comprendre comment cela s’était passé avec les administrations. On a découvert qu’il y avait une méconnaissance totale à l’échelle locale et régionale de ce qu’est une cinémathèque. Que ce soit au niveau politique ou universitaire, il n’y a jamais eu de pensée de la conservation et de la diffusion. Donc le must du must c’est l’exploitation et tout le monde semble satisfait de ce rapport très commerçant avec le cinéma. Pendant dix ans, nous nous sommes développés dans ce contexte-là, en réussissant, à peu près, à trouver un équilibre face au conflit économique avec les exploitants.

Vous arriviez à montrer des films ?

Avec Jean Douchet, nous avons travaillé pendant dix ans sur la connaissance des auteurs et de leurs écrits, mais nous n’avons pas pu mener une rétrospective sans être critiqués par des exploitants locaux. Nous avions halluciné avec Douchet face à un exploitant nous expliquant que, selon lui – et ça explique pas mal de choses – « les cinémathèques volaient les films et empêchaient leur diffusion » ! Cela montre une méconnaissance des droits audiovisuels et que personne n’arbitre à qui doit revenir la diffusion de cette manne de films de patrimoine. Pourtant, on travaillait très bien avec le cinéma le Devosges, qui a fermé [en juillet 2019, ndlr]. Il faisait partie des très rares salles en France à avoir montré les copies restaurées par La Cinémathèque française des films d’Albert Pierru ! C’est bien la preuve qu’on peut travailler avec les exploitants locaux sans concurrencer personne. Mais les cinémathèques régionales n’ont pas le force de frappe pour restaurer et montrer ce qu’elles veulent. Toutes nos tentatives d’ouverture d’écran ont été balayées. Il faut aussi questionner cet accord politique qui fait que rien ne se développe. En dehors de la cinémathèque, il n’y a plus de ciné-club dans cette ville, aucun bar ne diffuse de courts-métrages. Quatre ans qu’on nous refuse de passer des films en plein-air l’été, comme cela se fait partout maintenant. Passer un film de Renoir sur la place de la Libération un soir d’été ce serait pourtant magnifique ! Langlois disait dans des entretiens qu’on a le public qui va avec ce qu’on diffuse… Un jour il faudrait faire une thèse sur comment dix ans de programmation de la sorte influent sur les habitudes culturelles du public dijonnais…

« Il s’agit d’une période très complexe car nous sommes engagés depuis trois mois dans une procédure d’expulsion. »

Qu’est-ce qui a changé ?

Le groupe Ciné-Alpes, auquel appartenait le Devosges, a été racheté par Pathé pour constituer la nouvelle Cité de la Gastronomie à Dijon en plus des autres salles qu’ils ont ici. Or il n’y a aucun dialogue possible avec l’autre exploitant indépendant local, qui est ouvertement anti-cinémathèque. Selon lui, elle pourrait impacter son économie. Que ce soit l’accès aux films, qu’il veut être le seul à diffuser, ou l’accès aux subventions d’éducation à l’image, il en revient toujours à l’économie. Quand je vois les groupes scolaires qui suivent des dispositifs éducatifs dans ces cinémas et qui ne connaissent pas Fritz Lang, on se dit que c’est dommage que ces établissements soient subventionnés pour ce résultat. Le label Art & Essai est intéressant quand il est bien mené par les exploitants pouvant soutenir et faire cohabiter films de patrimoine et films de cinémathèque. Ce ne peut être le cas avec des personnes qui considèrent que doit leur revenir l’exclusivité du cinéma de patrimoine ou d’auteur. C’est ce que Douchet appelait « le petit commerçant des années 50 », cet exploitant qui a toujours un problème et qu’il faut aider quand il y a eu Canal +, les magnétoscopes, les multiplexes, Netflix et même le tram qui ne passait pas au bon endroit… Il y a quelques années, les pouvoirs publics nous ont obligé à travailler avec cet exploitant local. On s’est penchés sur Ladislas Starewitch [pionnier de l’animation polonaise, ndlr]. Douchet a travaillé le sujet, les ayants-droits nous ont donné accès aux copies des films à partir de 1932. C’était une occasion unique de montrer ces films en copie 35 mm avec des intervenants mais cet exploitant a détruit notre boulot. On voulait la gratuité pour les enfants mais il n’a invité personne malgré son réseau scolaire ! Par contre, il avait une copie restaurée des Goonies, donc il a fait venir les enfants sur cette séance payante alors que c’était probablement une occasion unique dans leur vie de voir les films de Starewitch, mais c’est forcément moins rentable ! C’est un choix politique et économique de ne pas amener aux gens la découverte du cinéma.

Où en êtes-vous économiquement ? Touchez-vous des subventions ?

Il s’agit d’une période très complexe car nous sommes engagés depuis plusieurs mois dans une procédure d’expulsion. Nous n’avons pas reçu un centime ces dix dernières années des collectivités territoriales. Ici nous avons la DRAC [Direction régionale des affaires culturelles, ndlr] qui ne s’occupe plus que des questions d’éducation à l’image pour lesquelles elle nous donne 2000 à 5000 euros par an. On discute avec la direction du patrimoine du CNC en faisant des rapports sur nos activités, mais on nous répète de ne rien faire qui pourrait être fait par un exploitant. C’est une situation aberrante. On est tous devenus bénévoles en investissant notre propre argent. L’adjointe à la culture de la mairie de Dijon nous bloque depuis dix ans. Elle ne semble pas savoir ce que peut apporter une cinémathèque. Il faut dire que c’est quelqu’un qui n’a jamais salué Jean Douchet alors qu’il est venu avec Téchiné, Schroeder, Annaud, Anger, Garrel… Quand Douchet allait à Bologne, Gianluca Farinelli [directeur du festival de Bologne, ndlr] l’accueillait en personne et l’appelait « maître », vous voyez bien la différence. Jamais une fois elle ne s’est déplacée et prétexte une opacité dans nos activités. Aussi, lorsque nous voulions créer la bibliothèque du cinéma Jean Renoir, le responsable culture du Crous nous a demandé si Renoir serait présent pour l’inauguration ! Depuis des mois nous sommes une cinémathèque en sursis, nous demandons à tout le monde de nous aider. Malgré tout, ça bouge un peu, les pouvoirs publics sont bien obligés de nous aider alors que nous allons déménager, car nos locaux actuels sont précaires pour la conservation, la bibliothèque… On avait misé sur une installation pendant trente ans, mais à dix et c’est toujours aussi compliqué, même si le conseil général commence à nous écouter. Mais je ne tiens pas à les faire passer uniquement pour des incompétents, je me doute qu’il doit être compliqué pour un politique de créer une pensée qui jusque-là n’était pas amenée, surtout si on a pas cette fibre. 

Quelle serait la solution selon vous ?

Normalement, les gens travaillent de concert, l’exploitant et la cinémathèque bossent ensemble et tout se passe très bien. Mais ici, ce n’est pas le cas. Les exploitants qui aident les cinémathèques savent que cela leur est aussi bénéfique, et si nous ne sommes que 160 dans le monde c’est bien parce que nous ne faisons pas ça pour l’argent. Avec notre réseau, cela aurait été un plus avantageux pour tout le monde, nous, l’exploitant et la ville. Notre fonctionnement est beaucoup plus modeste : on nous laisserait un écran deux fois par semaine, une fois on aurait fait venir Douchet et l’autre Téchiné ou Schroeder. Mais il faut envisager le cinéma autrement que comme une activité du mercredi. Dans les cinémas Art & Essai de Dijon, on y montrait même à l’époque des cinématographies assez rares alors qu’aujourd’hui on se contente de suivre le calendrier des ressorties. Les cinémathèques sont là pour prendre ce risque de la rareté mais, pour cela, il faut qu’on puisse bosser. Je prône pour un label des cinémathèques car elles ont des économies et des systèmes de diffusion précaires. Il faut une vraie réflexion sur la diffusion des films de patrimoine sur des écrans dédiés pour qu’elles puissent bénéficier d’un acte de programmation spécifique.

« Être une cinémathèque qui ne peut pas programmer, parce qu’on nous explique que c’est concurrentiel, ça n’a pas de sens ! Surtout quand vous êtes la cinémathèque Jean Douchet… »

Quelles seraient vos aspirations ?

Monter la cinémathèque de la politique des auteurs avec une spécificité sur la critique et mettre à disposition des chercheurs et du public des fonds critiques importants. C’est pour ça qu’on espère une discussion autour du statut des cinémathèques régionales car c’est un maillage unique au monde, la plupart des pays ayant juste une cinémathèque nationale. Je pense que ce qui nous distingue, ce n’est pas la région dans laquelle on se trouve, mais ce que l’on programme. C’est totalement utopique mais je rêverais de zones en France liées aux programmations, que Grenoble par exemple ait sa spécificité sur le court-métrage que leur cinémathèque entretient depuis des années et Dijon sur le dialogue entre les grands auteurs et les grands critiques. Notre enjeu c’est la programmation. Être une cinémathèque qui ne peut pas programmer, parce qu’on nous explique que c’est concurrentiel, ça n’a pas de sens ! Surtout quand vous êtes la Cinémathèque Jean Douchet… Bien sûr, il y a la question des films régionaux mais c’est un autre travail. On ne diffuse pas des films de famille qui ont un intérêt sociologique ou historique de la même manière qu’on montre des films de Milos Forman. Selon la logique économique des exploitants, la Cinémathèque de Bourgogne ne devrait montrer que des films sur la fabrication des bouchons pour les bouteilles de vin. Nous conservons néanmoins ces films, car ils renferment la mémoire et l’histoire de la région.

Et par rapport à la conservation justement ?

Comme d’habitude, il y a une question de budget, les subventions pour la conservation sont déjà éclatées entre La Cinémathèque française, le dépôt légal aux Archives françaises du film… Il se pose aussi la question de la propriété des films. J’essaie à ce titre de convaincre les politiques de la région d’inclure une clause pour les films en partie financés par la Bourgogne. Ce serait une sorte de dépôt légal à l’échelle régionale avec des droits spécifiques pour le territoire, mais nous ne sommes pas écoutés car notre institution est vue comme trop instable. Concernant nos collections nous conservons énormément de non-film avec les fonds Douchet : des enregistrements de conférence, des textes, des correspondances… Il y a quelques articles mais pas tant que cela, car Douchet n’écrivait pas beaucoup. Son dernier texte date de 2014 pour l’édition vidéo de The Big Heat de Fritz Lang. On a aussi les fonds du réalisateur expérimental Gérard Courant, la monteuse Elisabeth Moulinier, l’actrice-réalisatrice Karol Rouland par le réseau Douchet qui nous ont permis de travailler le non-film. Notre bibliothèque se compose aussi de fonds venant de Douchet, de Beaubourg, de la Cinémathèque de Bologne et des stocks de beaucoup de cinémathèques ou institutions qui veulent faire de la place. Mais avoir une bibliothèque du cinéma dans une ville comme Dijon qui n’a pas d’études de cinéma ni de volonté de créer une discussion autour ça n’a pas tellement d’intérêt. J’aurais voulu faire dialoguer Louis Skorecki [critique historique des Cahiers du Cinéma et de Libération, ndlr] et Douchet, je rêverais de faire venir Jean-Louis Comolli pour qu’il nous parle de ses derniers livres passionnants ou Noël Herpe pour son ouvrage sur les exploitants [Souvenirs/Écrans, ndlr] mais comment faire sans moyens ? Au fond, on voudrait faire une activité permanente en partenariat avec les éditeurs de livres sur le cinéma.

Mais que faire des films que vous conservez sans pouvoir les montrer ? Notamment ces films régionaux.

Comme nous récupérons tout, on essaie d’en faire des programmations. Par exemple, on a lancé une collecte de films régionaux, expliquant que la pellicule avait soixante ans de durée de vie et qu’il fallait les préserver, ce qui n’avait jamais été fait ici. On a récupéré des images inédites de Dijon qu’on montre lors de soirées avec accompagnement musical ou dans des ateliers montages pour l’éducation à l’image. C’est pour moi la meilleure façon de montrer ces films amateurs car personne ne regarderait ça chez lui. Je ne suis pas un passionné du film régional, j’espère que mon successeur le sera plus, je reste le programmateur de Douchet. Ce qui a tout changé pour les cinémathèques c’est la loi de 2008 qui les oblige à payer des droits pour montrer les films qu’elles conservent. Nos collections films ne sont pas fermées, si on avait un exploitant et le minima d’aides permettant de traiter les questions de droits, ça ferait longtemps qu’on les ferait circuler. On n’a pas non plus des copies uniques, mais avec le réseau Douchet on conserve des Barbet Schroeder, Jean-Marie Straub ou Godard, dont Une bonne à tout faire, court-métrage qui fut très rare dont il avait donné une copie à Douchet mais il y a aussi des films de Chabrol qu’il avait déposé, des pépites dans les archives de la ligue de l’enseignement… On se demande bien quoi en faire sans écran. Peut-être que ces copies seraient plus utiles à d’autres cinémathèques qui pourraient les montrer. Mais au milieu du triangle formé par Lyon, Paris et Lausanne, notre politique de conservation ne sert pas à grand-chose en fin de compte. Notre vrai travail reste donc sur le non-film, car cette proximité des autres cinémathèques et la dématérialisation font que nous n’avons pas besoin de collections films démesurées. On a encore failli avoir la visite d’huissiers la semaine dernière, les films seront bien mieux conservés ailleurs.

De gauche à droite : Jean Douchet, Sylvain Vereycken (Président de la Cinémathèque de Bourgogne) et Nicholas Petiot (Directeur de La Cinémathèque de Bourgogne)

Et que faites-vous des fonds Douchet ?

Nous ne menons pas de projet de restauration par manque de moyens. Les copies des films de Jean, comme La Serva Amorosa (1996) ou Paris vu par… (1965), ont été déposées aux Archives françaises du film. Par ailleurs, Douchet ne voulait pas de commerce autour de ses conférences. Tout le monde dit que nous sommes assis sur une mine d’or mais il faut être honnête avec le travail de retranscription, d’édition, de diffusion, ça ne rapportera rien au final. On ne va pas en vendre 10 000 exemplaires. Ou peut-être qu’il faut le faire, qu’on travaille avec un éditeur pour imprimer l’œuvre écrite complète de Douchet. Mais on souhaite avant tout copier ce qui est copiable, en priorité les enregistrements de ses conférences, et le déposer dans les grandes cinémathèques mondiales. Déjà pour que des traductions se fassent, mais ensuite pour que ces cinémathèques fassent vivre la parole de Douchet, par exemple si j’avais une salle je mettrais ça en avant-séance. On ne peut que modestement mettre à disposition des chercheurs les documents et archives mais dans des conditions un peu « épiques ». Plus ce sera accessible pour eux et mieux ce sera. Pour moi le deal parfait ce serait de confier les bandes audio à France Culture, ce qui est compliqué pour des questions de droits, pour qu’ils les diffusent en podcast.

 Votre relation avec Douchet ?

C’était un mentor. Aujourd’hui la Cinémathèque de Bourgogne sans Douchet ce n’est plus le même monde. On bossait ensemble son ciné-club à La Cinémathèque française, de Kiyoshi Kurosawa à Susanne Bier, en passant par Spring Breakers (2013) où il avait rapproché Harmony Korine de Rimbaud ! Pendant dix ans c’était quatre appels par jour et on faisait les cons, lui à Paris et moi ici. J’avais un projet qui m’obsédait, un délire qu’on avait avec Douchet, c’était de faire une cinémathèque itinérante. Il s’agissait de revenir à l’année 1910 quand on montrait les films dans les fêtes foraines, avant que les forains soient obligés, à partir de 1912, d’avoir une carte d’identité, un permis signifiant la fin d’une itinérance un peu pirate et les salles d’exploitation qui reprennent le contrôle.

Quid de votre travail entamé avec lui ?

Le dernier travail qu’on a fait avec Douchet était sur Étienne-Jules Marey, on essayait de le faire reconnaître comme le premier auteur car il y a déjà une volonté de mise en scène, une intention dans le cadre. Mais la réalité c’est que les fonds Marey dorment dans le musée de Beaune et seront bientôt restitués au Collège de France qui en a les droits. La seule trace qui va rester de Marey dans sa région c’est une « maison du mouvement » avec 20 m2 qui lui seront dédiés. Vous imaginez ce qu’on peut faire avec Marey avec les médiums comme la réalité virtuelle ? On fait actuellement tourner une exposition, mais c’est une urgence sur laquelle les gens devraient travailler. Les politiques ne rêvent que de voir des films d’archives sur leur ville il y a quarante ans, pour eux c’est le seul intérêt d’une cinémathèque et on va essayer en ce sens de monter un projet avec les archives départementales. Mais ça ne peut pas être que ça la Cinémathèque de Bourgogne – Jean Douchet. Douchet il n’a pas besoin de la Cinémathèque de Bourgogne, c’est même l’inverse, c’est lui qui a permis de créer cette institution aujourd’hui reconnue par la FIAF. Je respecte beaucoup le travail de la Cinémathèque de Bretagne, ce qu’ils font sur le patrimoine breton est leur spécificité comme institution régionale, mais ils se penchent rarement sur le cinéma d’auteur, à part peut-être pour René Vautier. Notre Vautier à nous, c’est Marey. On devrait le voir partout, c’est ça la spécificité de la Bourgogne dans l’histoire du cinéma.

Visite de l’exposition consacrée à Jules-Étienne Marey

Que représentent les cinémathèques aujourd’hui, selon vous ?

Je pense que les cinémathèques sont le dernier bastion de la diffusion des films, pour conserver l’idée de salle et de la projection Lumière. Il faut garder l’idée Langloisienne de faire voir le cinéma et assumer notre archaïsme, c’est ce que je disais au congrès de la FIAF. Je rêverais par exemple de faire des projections sur support nitrate, je suis sûr que personne n’en a vu à Dijon. À Paris, Lyon ou Lausanne, on sait ce qu’une cinémathèque peut apporter à une ville et même au niveau régional avec celles de Perpignan, Nice, Grenoble… Je pense que les cinémathèques dans leur forme sont archaïques, mais ce qui au final fait la différence entre un bon et un mauvais établissement c’est sa programmation. Quand on voit le rayonnement de La Cinémathèque française aujourd’hui, c’est le travail de Jean-François Rauger, Bernard Benoliel, Frédéric Bonnaud… D’ailleurs, le premier acte de Bonnaud, quand il est devenu directeur, ça a été de remettre le ciné-club Douchet qui avait été mis de côté par Toubiana. C’est un geste fort en terme de programmation ! Je pense que les jeunes cinémathèques doivent effectuer un certain travail de recherche, avoir ce rôle d’explorateurs. Quand nous avons fait une rétrospective Téchiné en 2008, nous avons retrouvé son premier film Paulina s’en va (1969) que lui-même n’avait pas vu depuis des décennies et ne savait pas où le trouver. Pareil quand on a montré son documentaire L’Aimée (2007) que personne alors ne connaissait, Arnaud Desplechin nous a dit : « Pour faire votre métier il faut être des pirates. » Mais aujourd’hui, si on monte un écran pirate, même si on est à la FIAF, on nous tue ! Comme le disait Langlois, et on en revient toujours à lui, l’acte de programmation doit être bénévole au sens strict, c’est à dire ne pas être lié avec l’économie du film. Même si je comprends qu’il faille rentrer des films chaque mercredi pour perpétuer l’exception culturelle… Les cinémathèques ont formé les grands réalisateurs et les grandes critiques, programmateur de salle est une profession qu’on doit enseigner.

Comment voyez-vous les prochains mois ?

Je pense qu’il va falloir redoubler d’abnégation. Sur les dix premières années nous avons gagné la création de la structure et la reconnaissance de la FIAF, ce dont Douchet était très fier. Le chemin parfait maintenant serait de redevenir la Cinémathèque de Dijon, ça n’a pas de sens de s’appeler Bourgogne alors que la région n’a aucune politique de préservation de l’image en mouvement, et de trouver un accord avec la ville ou avec Pathé. Il ne faut pas oublier que Gaumont-Pathé Archives est à la FIAF, il y a la Fondation Pathé à Paris et d’autres cinémas ailleurs qui tentent des choses en termes de programmation mais on attend qu’ils aient terminé leurs problématiques de rachat [celui de Ciné-Alpes, réseau de salles notamment propriétaire du complexe 9 écrans qui va s’ouvrir à la Cité de la gastronomie à Dijon, ndlr]. Si on a un écran et des lieux de stockage ailleurs que nos locaux, la Cinémathèque pourra vivre. Le dialogue sur ce qu’on nous autorise à diffuser va être très complexe, va durer dans le temps mettre au clair que montrer l’histoire du cinéma n’est pas une concurrence. Nous n’avons pas envie de déplacer la cinémathèque de Dijon donc si nous n’arrivons pas à mettre nos idées en place et qu’elle ne peut pas jouer son rôle, nous arrêterons sereinement. On partira sur d’autres projets et on déposera nos collections chez nos collègues qui pourront les accueillir. Ce sera une mort sereine mais pour quoi ? Tout ça pour ne pas avoir pu diffuser cinquante ou cent films par an… Qu’est-ce que ça représente pour des exploitants de multiplexes d’ici ? Je suis convaincu que ce qu’il manque à cette ville c’est un écran de cinémathèque avec une certaine idée de la programmation qui, dans tous les cas, n’entre pas en concurrence avec un exploitant Art & Essai, car on leur laisse sans problème les films nouvellement restaurés. Mais il faudrait un écran qui pourrait montrer les derniers films de Joe Dante sortis directement en DVD comme Burying the Ex (2014) ou, par exemple, si des étudiants découvrent Cronenberg grâce à Netflix, qui pourrait lui consacrer une rétrospective. C’est ce qui était passionnant avec Douchet, il s’en foutait de l’économie des salles. Quand tout le monde est passé au DCP, il ne s’intéressait pas à l’impact financier sur les exploitants mais au changement esthétique pour les spectateurs. Il disait que la projection argentique c’était une « vampirisation par la lumière », on aspire la lumière pour la projeter alors que le numérique c’est l’explosion des pixels. Prendre le numérique par cet aspect-là à son âge, c’est la preuve que le cinéma n’est pas mort car ce qui reste c’est le film, peu importe l’écran.

Propos recueillis à Dijon par Loris Dru Lumbroso.

Lien vers le site de la Cinémathèque de Bourgogne – Jean Douchet


Image en en-tête : (de gauche à droite) Jean Douchet, Sylvain Vereycken (président de la Cinémathèque de Bourgogne) et Nicholas Petiot (Directeur de La Cinémathèque de Bourgogne).

Crédits images : © La Cinémathèque de Bourgogne – Jean Douchet, Bruno Darcin, DR