De la solitude du foyer domestique à la découverte d’une sororité militante par le biais de groupes de parole ou de manifestations, la collection « Bandes de féministes », disponible sur Tënk jusqu’au 31 juillet, montre en sept documentaires franco-québécois l’effervescence des revendications féministes dans les années 70 et 80. Favorisés par l’émergence de la caméra vidéo portable, ces films témoignent de manière exceptionnelle du vécu des femmes à l’époque où la libération est encore loin d’être acquise.

« Je ne veux pas des mêmes conditions pour ma fille. Je veux que sa vie soit améliorée. » Pour Solange, femme au foyer d’une quarantaine d’années, le constat est évident. Face à la caméra de la documentariste québécoise Luce Gibeault, elle évoque sans filtre la solitude de sa condition, l’impact de ce qu’on ne nomme pas encore la charge mentale sur son quotidien – ce terme ne sera défini en sociologie qu’à partir du début des années 80. Dans D’abord ménagères (1978), elles sont plusieurs dizaines (et quelques hommes aussi) à témoigner de ce qu’être une mère de famille signifie. Le documentaire montre la vie domestique sous toutes ses coutures, laissant à ses femmes la possibilité de s’exprimer d’une manière assez inédite, sans tabou. Surmenage, absence de loisirs, solitude, dépression… Un travail invisible, non rémunéré, aux conséquences pourtant nombreuses sur la vie des femmes. Certaines ne travaillent pas, d’autres jonglent entre un emploi souvent précaire et leurs obligations familiales. Être une femme, pour elles, c’est un job à plein temps. En plongeant dans le quotidien de ces québécois, de l’intimité de leur salle de bain à leur lieu de travail, Luce Gibeault montre le conditionnement de la société aux normes patriarcales. C’est leur culture qui leur a appris à rester à leur place, comme certaines le racontent lucidement, reproduisant le modèle de leurs mères. Les femmes interrogées ont accepté le deal, mais en subissent les conséquences. Être ménagère est tout sauf une partie de repos. L’échappatoire de Solange, Nicole et leurs voisines : mettre des mots sur leurs maux en dialoguant avec d’autres femmes. Cette découverte d’une sororité est une des clés de D’abord ménagères et le fil rouge de la collection Bandes de féministes

D'abord ménagères (1978) de Luce Guilbeault

Le programme est constitué de sept documentaires (principalement des moyens-métrages de 30 à 40 minutes) issus des archives de divers collectifs féministes , fondé dans les années 1970-1980 : Groupe Intervention Vidéo, Arnait Vidéo, le Réseau Vidé-Elle et Vidéo Femmes au Québec/Canada ainsi que Vidéa, Les insoumuses ou encore Aire-Elles Vidéo en France. Ces collectifs de femmes vidéastes ont permis la production et la diffusion de leurs films et ainsi leur propre émancipation. Cette sélection nous offre une vision d’ensemble des actions féministes des années 70. Des vidéos militantes, produites entre la France et le Québec par des groupes féministes utilisant l’essor de la caméra vidéo pour filmer divers actions et débats. L’ouverture d’un dialogue, l’importance des débats entre femmes, est au cœur de À notre santé (1977) de Dominique Barbier, Josiane Jouët et Louise Vandelac. Le film résume les discussions résultant des rencontres internationales des centres de santé pour femmes, qui ont eu lieu en juin 1977 à Rome. Des centaines de femmes de toute l’Europe ont pu partager leur réflexion autour du self-care, c’est-à-dire l’auto-médication et l’auto-examen gynécologique des femmes entre elles. Des expérimentations féministes pour s’opposer aux violences obstétricales, dont témoignent plusieurs femmes dans le film, à une époque où par exemple dans certains pays encore l’avortement reste considéré comme un crime. « Connaître son corps avec d’autres femmes pour mieux le contrôler et l’appréhender » est le crédo de la manifestation, qui cherche à déculpabiliser les femmes autour de leurs corps. Dans le film sont ainsi évoqués les questions de l’avortement, de la grossesse et ses injonctions, mais aussi des menstruations, de la sexualité et du plaisir féminin  (on parle du clitoris !). Entre les témoignages et les débats, des examens gynécologiques et un accouchement sont filmés frontalement, en gros plan, dans un but pédagogique pour montrer aux femmes les bonnes pratiques gynécologiques et l’importance de la bienveillance et de la sororité dans ces moments. A notre santé est peut-être le document le plus fascinant de cette riche sélection, pour sa photographie des pratiques médicales dédiées aux femmes au moment charnière de la libération des corps.

À notre santé (1977) de Dominique Barbier, Josiane Jouët, et Louise Vandelac

Une approche didactique et pédagogique qu’on retrouve aussi dans Histoires des luttes féministes au Québec, de Louise Giguère et Hélène Roy (1980). Si sur le plan visuel ce documentaire est aussi classique que son titre l’indique (nous sommes dans un cours universitaire filmé délivré par l’historienne Michèle Jean et émaillé d’images d’archives), celui-ci n’en demeure pas moins passionnant, retraçant l’histoire des luttes féministes contemporaines tout en ouvrant de nouvelles problématiques, comme la place des femmes dans la sphère politique. Pour compléter le cycle sur cette question du dialogue, sont également à découvrir le court-métrage d’animation Unikausiq de Mary Kunuk (1997), illustrant des contes inuites féministes, et le très militant Le FHAR (1971) de Carole Roussopoulos, qui filme quelques années avant la dépénalisation de l’homosexualité en France un débat organisé par le Front homosexuel d’action révolutionnaire. Ici s’exprimer publiquement est vécu alors par les militants comme un acte de libération. Lesbiennes et gays (les hommes prennent dans le film d’ailleurs bien plus la parole que les femmes…) s’interrogent sur la question d’une homosexualité vécue comme une force révolutionnaire face à l’hétérosexualité normative, reflet de la bourgeoisie.

Le FHAR (1971) de Carole Roussopoulos

Pour conclure cette escale féministe, on retrouve deux films miroirs réalisés par Hélène Bourgault, une des pionnière du documentaire tourné en vidéo légère avec son collectif Groupe Intervention Video à Montréal, autour des violences faites aux femmes. Dans Chaperons rouges (1979, co-réalisé avec Helen Doyle), de loin le film le plus puissant de la sélection, il est question de peurs propres à toutes les femmes. La peur du harcèlement. La peur d’une agression sexuelle. La peur du viol. Plusieurs femmes témoignent à visage découvert des viols qu’elles ont vécu. Aucune violence n’est édulcorée. 40 ans avant le mouvement Me Too, ces femmes libèrent déjà leur parole, parlant des conséquences de ces viols, de la honte ressentie, du silence qu’elles mirent des années à briser, d’un corps et d’un esprit qu’il a fallu reconstruire. La puissance de leurs mots, la banalité de leurs récits, font évidemment écho aux histoires partagées par les victimes dans le monde à l’ère post Me Too. Les documentaristes mêlent à ces témoignages des performances dansées pour illustrer cette violence faite aux femmes, mais aussi un dialogue avec deux petites filles, à qui l’on apprend, dès le plus jeune âge, à se méfier de ce loup toujours aux trousses du petit chaperon rouge.

Le second film de Hélène Bourgault programmé, Fem Do Chi – Self défense pour femmes (1984, co-réalisé avec Bénédicte Delesalle, cheffe opératrice de Je, tu, il, elle de Chantal Akerman), apporte une réponse. On y  découvre un stage d’auto-défense, délivré par le collectif des 3F. Si les gestes de défense appris font sourire, le film montre surtout l’importance de la rencontre et du dialogue entre les femmes, de la mise en place d’une véritable sororité. Ces femmes, de tout âge et de tous milieux sociaux, se livrent sur les violences quotidiennes qu’elles subissent (harcèlement de rue, violence conjugale…). Au-delà des gestes d’auto-défense appris, c’est surtout un cours de confiance en soi qui est délivré ici. Faire prendre conscience aux femmes de leur force, leur donner le courage et la puissance nécessaire pour réagir face à une situation de violence. « C’est notre conditionnement qui parle, pas notre instinct » explique l’intervenante de ce stage Lucie Dextras. « Si vous en avez jusque-là de votre vie de victime, vous allez parler à votre petit ventre et lui dire « ça suffit » ! ». Un programme de films inspirant, même si leur actualité toujours brûlante nous montre que le chemin à accomplir dans le cadre des luttes féministes reste, hélas, encore long. 

« Bandes de féministes », cycle de films jusqu’au 31 juillet sur la plateforme Tënk.

Catégories : Critiques

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