VOYAGE À DEUX (1967) – Discours amoureux fragmenté

Quel meilleur moyen pour savoir comment va son couple que de le confronter aux vacances ? C’est de cette manière, très romanesque, que Stanley Donen radiographie la relation amoureuse dans Voyage à deux, qui vient de ressortir en Blu-ray. Un film à la fois glamour et désespéré, drôle et déchirant, virevoltant et introspectif : comme l’amour en somme.

Texte originellement publié dans le n°6 de Revus & Corrigés.


S’il est de coutume de dire que les voyages forment la jeunesse, à n’en pas douter, ils déforment les couples. Dans un avion qui les emmène jusqu’en France, Mark et Joanna restent séparés par un siège. « Tu me canardes sans arrêt », reproche le mari à sa femme. Le vieux couple ne part pas de gaieté de cœur en vacances, leur couple bat de l’aile. Voyage à deux s’articule à travers cinq séjours dans le Sud de la France, qui servent d’analyse à 12 ans dans la vie de leur couple. À mi-chemin entre le classicisme hollywoodien, qui vivait ses derniers mois, et la modernité très franco-italienne des années 1960, le film de Stanley Donen s’amuse à jouer sur deux tableaux. Musicalement d’abord, puisqu’Henri Mancini adorait sa partition pour le film : à la fois douce et jazzy, registre dans lequel il excellait à Hollywood, il la trouvait aussi moderne, espiègle et mélancolique. Dans son casting ensuite, par son duo inattendu : auréolée de son charme légendaire, Audrey Hepburn, qui retrouvait Donen pour la troisième fois après Funny Face (1957) et Charade (1963), fait face au jeune Albert Finney, visage rond et se donnant des airs de prolétaire. Par son ton surtout, où Donen respecte l’élégance des films américains mais épouse le romantisme européen. Ce n’est pas un hasard si le scénariste Frederic Raphael – à l’origine du projet – revendique l’influence du Jules et Jim de Truffaut (1962) et de La Notte d’Antonioni (1961). Afin de lier tous ces éléments a priori disparates, le film bénéficie d’un montage qui floute les repères. Il passe d’un voyage à l’autre, par l’intelligence des raccords, jusqu’à raconter cette grande histoire de couple par fragments qu’on ne cherche plus à structurer. L’important est de capter le flot des sentiments et des états d’âme, pas le cheminement d’un point A à un point B. À ce titre, le film anticipe parfaitement la modernité des road-trips à la Macadam à deux voies (1971) où la destination importe peu. Dans Voyage à deux, on comprend rarement l’itinéraire (tout juste le film finit-il par un passage symbolique de la frontière italienne).

L’amour est nulle part

Toutes ces vacances sont accidentées. Lors de leur premier voyage, celui de la rencontre, Joanna et Mark font de l’autostop, et au fur et à mesure qu’ils s’embourgeoisent, leurs voitures deviennent plus luxueuses – mais pas plus sûres pour autant, leur MG prenant même feu. Le couple se dispute beaucoup, et pendant toute la première partie du film, c’est à se demander comment ils peuvent s’aimer. Au mieux, ils se chamaillent, s’envoyant des piques au visage, au pire la communication est interrompue. La dureté du personnage de Finney, souvent odieux, associée à la rancœur tout en retenue de Joanna, laisse à penser que rien ne les a jamais reliés. « Quel genre de gens dînent sans se parler ? – Les gens mariés », répètent-ils plusieurs fois pendant le film. Ainsi, au moment de leur rencontre, ils se moquent des autres. Quelques vacances plus tard, la formule s’applique à eux. Le film s’ouvre d’ailleurs sur un mariage dans un village que traverse le couple. Joanna se demande pourquoi ils n’ont pas l’air heureux. Tout en gravité, Mark rétorque : « Il y a de quoi. Il viennent de se marier ».

Albert Finney et Audrey Hepburn

L’amour est partout

En dépit de cet aspect désabusé, Voyage à deux est un film drôle et solaire (bien aidé par Audrey Hepburn). Des accents de Blake Edwards se retrouvent ici et là comme lorsque la voiture en flamme est éteinte par de la mousse ou quand Mark cache des provisions sous sa veste et que tout tombe dans l’escalier. C’est à travers les élans comiques que l’amour se révèle aux spectateurs. Quand Joanna et Mark se comportent en grands enfants naïfs, il est partout. Ce sont les courses des amants sur la plage, c’est imiter le canard pour amuser sa fille, c’est manger en douce dans sa chambre d’hôtel pour éviter de payer un dîner en plus de la pension. Le film opère progressivement son cheminement vers la lumière. Dans une des scènes de chamaillerie, Joanna confisque la balle de ping-pong à son mari et la jette dans la piscine. Elle aimerait qu’il arrête sa partie et vienne se baigner avec elle. Devant son refus, elle le jette à l’eau. Si la séquence avait été au début du film, elle aurait été montrée comme grave et conflictuelle. Or, Donen en fait un moment de joie, où le couple nourrit sa complicité. Qu’il s’agisse de l’époque de la rencontre ou du couple usé, chacun allant jusqu’à tromper l’autre, Voyage à deux distille des preuves d’amour.

Dans les compléments de l’édition, Frederic Raphael compare indirectement le film à Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick (1999), autre film sur lequel il a travaillé. Il y voit un jeu d’équilibriste entre la passion et l’animosité : les rancœurs et les discussions à cœur ouverts peuvent ranimer le couple ou le tuer. Coïncidence ou pas, non seulement Tom Cruise et Nicole Kidman ont divorcé après Eyes Wide Shut, mais Audrey Hepburn a aussi quitté son mari Mel Ferrer peu de temps après Voyage à deux. Ambivalent quant à sa conclusion, le film reste en tête rien qu’avec cet échange en voiture entre Mark et Joanna : « Combien de temps ça durera ? demande Mark – Durera quoi ? – Ce prétendu bonheur. Ce bonheur, ton désir d’être avec moi. – Ce sont deux choses différentes. – Je sais […] – Tu parles de mon départ mais je reste. […] Pourquoi je reste ? – Je n’en sais rien. – C’est tout le problème. Tu n’arrêtes pas de penser. Arrête de penser. » Facile à dire.

Two for the Road
Un film de Stanley Donen
Avec Albert Finney, Audrey Hepburn
1967 – États-Unis

Wild Side
Coffret Édition collector Digibook Blu-ray / DVD / Livre
11 mars 2020

Voyage à deux sort en deux éditions, un Blu-ray et une édition collector Digibook limitée à 2000 exemplaires. Cette dernière comprend un livre de 200 pages « Fragments d’un transport amoureux », richement illustré et relatant la génèse du film, par les historiens du cinéma Adrienne Boutang et Marc Frelin. Aussi, en bonus, un commentaire audio de Stanley Donen, un entretien passionnant avec le scénariste Frederic Raphael (36 min.), un autre avec le fils d’Audrey Hepburn, Sean Hepburn Ferrer (16 min.) ou encore la costumière du film Sophie Rochas (29 min.) ; deux petits modules, un sur la carrière de Stanley Donen (5 min.) et un autre sur la garde-robe d’Hepburn dans le film ; et enfin six cartes postales.


Crédits images : © 1967 Stanley Donen Films, 20th Century Fox, Wild Side