Connue avant tout pour son talent d’actrice, la sortie restaurée le 9 septembre d’Outrage, le troisième film d’Ida Lupino distribué par le Théâtre du Temple, nous permet de redécouvrir également son travail en tant que réalisatrice et productrice. Un film fort tentant de traiter de l’indicible (le viol et ses conséquences) au sein d’un Hollywood encore censuré par le code Hays.

En 1947, alors que le grand public la connait pour ses morceaux de bravoure et ses incarnations de femmes fortes au grand cœur dans les films de Raoul Walsh, Michael Curtiz ou Jean Negulesco, la star Ida Lupino décide de fuir le fonctionnement des studios en quête d’indépendance À tout juste 27 ans, l’actrice choisit donc de refuser l’offre de renouvellement de contrat que lui propose la Warner afin de fonder avec Collier Young, son deuxième mari, la société de production indépendante Emerald Production qui se renommera par la suite The Filmakers. Avec cette société, le couple met en avant un désir commun d’explorer de nouveaux sujets, d’essayer de nouvelles idées et de découvrir de nouveaux talents créatifs, s’affichant ainsi comme étant de véritableS rebelles à Hollywood au sein d’une société américaine en pleine chasse aux sorcières communiste et de plus en plus puritaine.

Des sujets controversés inédits à l'écran

Après avoir déjà produit et réalisé deux films sur des thèmes peu ou jamais traités au cinéma (Not Wanted sur une grossesse non souhaitée et Never Fear sur le handicap d’une jeune femme suite à une crise de poliomyélite), Ida Lupino choisit en 1950 de s’attaquer avec Outrage à un sujet encore plus controversé pour cette époque censurée par le code Hays : le viol de la jeune Ann incarnée par l’actrice Mala Powers. En effet, alors qu’elle venait d’annoncer à ses parents ses fiançailles avec le lisse Jim (Robert Clarke), Ann rentre chez elle tard le soir après le travail et se fait agresser puis violer dans la rue par un homme dont elle ne retiendra que la cicatrice sur le cou. Ne supportant plus le regard de sa famille, de ses collègues ou même de la police suite à cette expérience traumatisante, Ann fuit sa ville natale et se retrouve accueillie par le pasteur Bruce Ferguson (Tod Andrews), incarnation de la sécurité car non sexualisé, auprès de qui elle tentera de surmonter son traumatisme.

Les prémices du genre

Tous les ingrédients qui feront le sel de la filmographie d’Ida Lupino en tant que réalisatrice se retrouvent au sein de ce film : Outrage est un film à petit budget, plutôt court, mettant en avant de nouveaux talents d’acteurs incarnant des personnages passifs, bloqués dans une période de transition qu’ils n’arrivent pas à gérer : ici, le dur passage à l’âge adulte d’Ann symbolisé par le viol qui lui fait brutalement dire adieu à la fois au monde de l’enfance et à la vie familiale idéale qu’elle s’était imaginée. Le talent pour la mise en scène d’Ida Lupino est remarquablement visible au sein de ce film, notamment avec cette scène de fuite d’Ann qui tente d’échapper à son violeur, où le rythme de ses plans larges et longs donnent à cette course-poursuite de plus de cinq minutes un suspense terrible jusqu’à sa conclusion abominable. Les axes de caméras sur ces rues poisseuses et les ombres portées exacerbées par le grain du noir et blanc rendent un mélange d’expressionnisme et de réalisme permettant à la réalisatrice de représenter l’indicible (le mot viol n’étant jamais prononcé tout au long du film) et préfigure sa volonté de réaliser un film noir, ce qu’elle fera trois années plus tard avec Le Voyage de la peur (The Hitch-Hiker).

Cinéaste féministe ?

Malgré son sujet et la résolution d’Ida Lupino de mettre des destins de femmes à l’écran, il est intéressant de voir que ses films lui ont longtemps attiré les foudres de certaines critiques féministes des années 70 qui, lorsqu’elles ont redécouvert Outrage, lui ont notamment reproché sa vision conformiste et patriarcale de la femme passive et une conclusion narrative conventionnelle et conservatrice. Nous pouvons en effet reconnaitre dans le dernier acte du film une certaine négation de l’expérience traumatisante du personnage d’Ann en l’incorporant au traumatisme supposé de son violeur suite à son retour de la guerre, ce qui pousseront certains à dire qu’Ida Lupino traitait de sujets féministes avec une perspective anti-féministe. Ces reproches sont sûrement grandement justifiés (notamment suite à certaines déclarations de Lupino elle-même), mais force est de constater qu’à travers ses scénarios, ses productions et ses réalisations, elle a réussi à mettre sur grand écran des thèmes jamais abordés par le cinéma jusqu’alors et que, se faisant, elle a subverti l’institution patriarcale hollywoodienne de l’intérieur, méritant ainsi son titre de pionnière du cinéma et pavant le chemin pour les nombreuses réalisatrices contemporaines qui le suivront.

Céline Staskiewicz

Outrage

Ida Lupino (1950)

OUTRAGE

Un film de Ida Lupino

avec Mala Powers, Tod Andrews, Robert Clarke
1950 – États-Unis

Théâtre du Temple
Au cinéma le 9 septembre 2020

Crédits images : © 1950 The Filmakers, RKO Pictures, Théâtre du Temple. Tous droits réservés.

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