Début septembre, la cinéaste Anne Fontaine ajoutait son film Police avec Virginie Efira, Omar Sy et Grégory Gadebois à la longue lignée de long-métrages sur le monde policier dans le cinéma français. Rencontre avec son producteur Philippe Carcassonne sur l’approche du sujet et du genre policier ainsi que son évolution au fil des réalisateurs et des décennies.

Cet entretien est en complément de l’article « En quête de vérité » présent dans le dossier du n°8 de Revus & Corrigés.

Comment Anne Fontaine a abordé l'authenticité de son approche de la police dans son film. A-t-elle fait des recherches pour se documenter en amont ?

Il n’y a pas eu de recherches de cet ordre. Par contre, il y a eu beaucoup d’échange avec des policiers. Anne s’est immergée dans plusieurs commissariats. Elle est même resté dans l’un d’eux en particulier pendant plusieurs jours. Elle y a même emmené les acteurs principaux. Les intérieurs de celui du film ont été entièrement reconstruits en studio, car on ne peut pas filmer comme cela dans un véritable commissariat. Ensuite, on s’est acquis la collaboration de deux policiers, une femme et un homme. Comme ils sont toujours en activité, je ne les cite pas nommément car leur hiérarchie ne souhaite pas spécialement qu’ils se mettent en avant, ce qui est normal. Ces deux policiers ont été officiellement intégrés à l’équipe dès le scénario. Ils ont beaucoup discuté avec les acteurs. Ils ont assisté à la grande majorité du tournage. Ils ont su rester très discrets et ne sont intervenus que si Anne ou les acteurs avaient besoin de leur lumière, sauf si jamais un ceinturon était mal mis ou un autre problème de l’ordre du détail technique.

En quoi les consultants ont pu influencer l'approche de Anne Fontaine ?

La première chose que le policier masculin à faite, c’est qu’il l’a emmenée dans un stand de tir et lui a fait tirer au pistolet. Et effectivement, elle m’a confirmé que le fait de porter une arme ne voulait pas dire la même chose une fois que l’on avait tiré avec, même si, en l’occurence, il s’agissait de tirer sur une cible dans un stand de tir et non pas sur quelqu’un dans la rue. Les acteurs ont confirmé aussi que ce n’était pas la même chose une fois que l’on avait fait feu avec une arme à feu. Mais au-delà des consultants, il y a aussi un mélange entre comédiens et policiers sur le tournage. Cela a été compliqué d’ailleurs d’un point de vue administratif. Les comédiens principaux avaient bénéficié d’une longue immersion, mais cela a été utile pour les seconds, troisièmes rôles ou figurants. Il paraissait à Anne plus intéressant qu’ils soient encadrés, qu’ils soient infiltrés – c’est le cas de le dire –, par des vrais policiers pour qu’il y ait, presque dans l’atmosphère, une forme de référence face à la réalité. Ainsi, les comédiens ne se caleraient pas sur ce qu’il serait logique qu’ils fassent, c’est à dire que, si vous demandez à un comédien qui a juste une demi-journée de travail avec une phrase à dire, il n’a pas de raison de travailler son rôle de policier comme une bête. Il va alors spontanément se référer à ce qu’il a vu au cinéma ou à la télévision.

L'authenticité de la représentation des policiers permettait-elle d'éviter une mauvaise réception de Police, notamment via un prisme politique ?

Ce qui intéressait Anne c’était vraiment le cas de consciente et la façon dont les gens gèrent leurs propres états d’âme et, de ce point de vue, il fallait que cela reste assez réaliste. Mais même au début de l’aventure, on savait que c’était un sujet épineux et controversé. Pour aborder la vie des flics, on a l’impression qu’il faut forcément se positionner anti, pro ou je ne sais quoi. Et donc Anne tenait a ce que le film soit le moins attaquable possible sur la plausibilité et le réalisme des choses. Donc il y a des gens qui pensent que c’est du cinéma et que ça ne peut pas se passer dans la vraie vie. Moi je n’ai pas l’autorité pour affirmer le contraire, mais je sais qu’il y a un nombre significatif de policiers ou de gens qui connaissent la police qui ont validé la crédibilité de tous ces comportements.

« Ce n'est pas le film policier qui est dépassé, mais le genre »

L'authenticité de la représentation des policiers permettait-elle d'éviter une mauvaise réception de Police, notamment via un prisme politique ?

Ce qui intéressait Anne c’était vraiment le cas de consciente et la façon dont les gens gèrent leurs propres états d’âme et, de ce point de vue, il fallait que cela reste assez réaliste. Mais même au début de l’aventure, on savait que c’était un sujet épineux et controversé. Pour aborder la vie des flics, on a l’impression qu’il faut forcément se positionner anti, pro ou je ne sais quoi. Et donc Anne tenait a ce que le film soit le moins attaquable possible sur la plausibilité et le réalisme des choses. Donc il y a des gens qui pensent que c’est du cinéma et que ça ne peut pas se passer dans la vraie vie. Moi je n’ai pas l’autorité pour affirmer le contraire, mais je sais qu’il y a un nombre significatif de policiers ou de gens qui connaissent la police qui ont validé la crédibilité de tous ces comportements.

Par son titre, Police nous fait forcément penser à ceux de Maïwenn ou Maurice Pialat qui ne cherchaient pas non plus à faire du polar. La question du genre policier ne s'est jamais vraiment posée ?

Je n’ai jamais trouvé que la notion de genre s’appliquait de façon très légitime au cinéma français. Et si tant est qu’il se soit appliqué à une époque, je pense que ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ce n’est pas le film policier qui est dépassé, mais le genre en tant que tel. Aux États-Unis, c’est totalement différent, car vous êtes dans une logique de studio qui a besoin de rentrer dans une grille de genre. Mais notre cinéma qui est beaucoup plus individuel et artisanal, composé de francs-tireurs. Nous ne sommes pas dans cette logique. Donc Police de Anne Fontaine n’est pas un polar, le Polisse de Maïwenn non plus et Police de Pialat, guère plus. Ces trois films aux consonances proches ont comme particularité, tout en s’appelant ainsi, de ne pas être des films policiers. Il n’y a pas d’enquête à proprement parlé, il n’y a pas de coup de feu, il n’y a pas de bagarre. Il n’y a pas vraiment de vrai ou faux coupable. Je ne crois pas que le film appartienne au genre polar au sens classique du terme. C’est un film qui s’inscrit dans le fil des cas de conscience ou des drames psychiques que Anne a pu explorer dans plusieurs films et depuis longtemps. Elle a souvent traité des problématiques de dilemme moral dans une situation plus ou moins extrême, mais toujours traitées de façon individuelle.

Pourtant le cinéma français a connu et connait encore des polars qui répondent aux critères du genre.

Oui, vous avez L.627 de Tavernier, les Corneau, les Marchal, La French, ceux de Frédéric Schoendoerffer… Ce sont des films qui reprennent le flambeau d’un certain type de cinéma, mais c’est devenu un genre devenu minoritaire depuis les années 80. J’ai un peu l’impression de trouver que la télévision a pris le cinéma a contre-pied sur ce terrain. Ce n’est pas très révolutionnaire de le dire, mais la Nouvelle Vague est un tournant qui a fait bouger les lignes. Je parle plus du mouvement beaucoup plus profond qui a rebattu les cartes sur presque quarante ans, sur plusieurs générations de cinéastes, et qui a perfusé le tissu du cinéma français. Dans le cinéma populaire français, les quelques films qui revendiquaient encore un genre étaient ceux de cape et l’épée ou historique, par exemple. Il n’y avait pas de concurrence télévisuelle parce que cela coutait trop cher. C’est le genre qui a tenu le plus longtemps. Celui qui est sans descendance réelle c’est Melville, car c’est vraiment un genre à part au sein du polar français.

« L'enterrement du polar à la française au cinéma c'est Un prophète »

Faut-il des personnages comme Jean-Pierre Melville pour donner corps à un genre ?

Assurément, Jean-Pierre Melville est un genre à lui tout seul. C’est toujours articulé sur une notion de gendarmes et voleurs, y compris lorsqu’il y a des gendarmes chez les voleurs et vice-versa. Je l’avais rencontré à l’époque, parce que j’animais le ciné-club de mon lycée et que l’on organisait des rencontres avec des cinéastes. Melville était venu et nous avait parlé très précisément de sa volonté de sortir des commissariats avec des vieux bureau en chêne et des cendriers avec des pipes, disons l’atmosphère Simenon, et qui m’avait dit l’avoir fait à l’instinct mais qu’il avait été confirmé par des policiers dans cette direction. Après, sur le plan des destins, des trajectoires des personnages, de leurs origines, on est très loin de Melville. Après, si Jean-Pierre Melville arrive dans mon bureau avec son Stetson sur la tête et ses lunettes noires en me disant : « J’étais fatigué mais je vais mieux, faisons Le Samouraï 2. » Je lui répondrait : « Volontiers », sans me poser la question si le genre est dépassé ou pas. 

La demande du public ou la société a-t-elle beaucoup changé par rapport au genre du polar ?

Le Milieu aussi, tel qu’on le connaissait a un peu explosé depuis. D’une certaine manière, l’enterrement du polar à la française au cinéma c’est Un prophète. J’y vais fort mais c’est un constat de dépassement du genre policier traditionnel, moi j’estime qu’il est établi, consciemment ou pas – il faudra lui demander –, par Jacques Audiard dans Un prophète. La transmission de pouvoir entre le corse que joue Arelstrup et ce jeune garçon beur tenu par Tahar Rahim qui n’est pas un truand à la base. Mais il représente l’émiettement de cette société civile qui a recours à l’illégalité sans être dans une tradition de truands. Elle correspond à une réalité sociologique et sociale. Aujourd’hui, c’est un milieu dont les codes ne sont plus du tout ceux que le cinéma a figé. Et là, pour le coup, le rapport gendarme/voleur n’est plus du tout le même.

Propos recueillis par Luc Larriba et Alexis Hyaumet.

Des extraits de l’entretien sont à retrouver dans l’épisode de Revus & Corrigés, le podcast Mondo Police 2/5 : Le « vrai » polar à la française.

aff POlice

Police
Un film de Anne Fontaine
avec Virginie Efira, Omar Sy, Grégory Gadebois
2020 – France

StudioCanal
Au cinéma le 2 septembre 2020

Crédits images : © 2020 F comme Film, Ciné-@, StudioCanal / 

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