En apothéose, le Katorza de Nantes a fêté les 18, 19 et 20 septembre dernier, ses cent ans. L’occasion de faire un petit tour dans les couloirs de la légendaire salle ligérienne…

Il serait l’un des plus vieux cinémas toujours en activité, n’ayant jamais été autre chose qu’un cinéma. Seuls la guerre et le Covid ont eu raison, provisoirement, de ses séances quotidiennes. Etablissement culturel de premier plan dans le paysage nantais au même titre que le Lieu Unique ou que les Machines de l’Île et lieu de rendez-vous des cinéphiles de la France entière lors du Festival des 3 Continents, le Katorza a des allures de jeunes salle. Au regard du dynamisme de ses activités et de sa pimpante devanture (souvenir pas si éphémère du Voyage à Nantes), le Katorza a le vent en poupe malgré son grand âge. Pour fêter dignement son centenaire, outre le passionnant ouvrage historique La Folle Histoire du Katorza aux Editions de L’Orbestier que lui a consacré sa directrice actuelle Caroline Grimault et son directeur adjoint Marc Maesen, avec la complicité du journaliste Stéphane Pajot, le cinéma régale : séances à un euro, classiques de la musique de films à l’opéra et projection gratuite des Demoiselles de Rochefort, le chef d’oeuvre du Jacquot de Nantes, en plein air. 

Cours d'aérobic de la Professeure Postérieur©Thierry Butzbach
Cours d'aérobic de la Professeure Postérieur ©Thierry Butzbach
Projection en plein air ©Thierry Butzbach
Projection en plein air ©Thierry Butzbach

Confinement oblige, la fête a plusieurs fois été repoussée. Masquée, distanciée mais néanmoins joyeuse, elle a bien eu lieu pour le bonheur des nantais et quelques spectateurs étrangers au duché de Bretagne, cinéphiles ou fans de Professeure Postérieur, déjantée prof de sport venue proposer un cours d’aérobic sauvage en guise d’avant programme. Le lendemain, c’est une plongée dans les souvenirs de la vénérable salle que propose le Katorza pendant ses visites des coulisses à l’occasion des Journées du Patrimoine. Comme souvent les cinémas de ville, le Katorza est un labyrinthe qui amène jusqu’à un passage par les toits pour rejoindre une des salles de projection. Quand on ouvre cette porte du sommet, on ne sait plus si on est au dessus de la salle 1, 2 ou 3, et Caroline Grimault s’en amuse, tant l’architecture du lieu semble défier la logique et les mathématiques. Pas avare en anecdotes, la directrice raconte comment le lieu s’est transformé, comment peu à peu le cinéma a conquis l’immeuble, transformant des appartements en salles de projection, comme celui de Jean-Serge Pineau, historique directeur (1960 – 1995) qui a donné au Katorza sa légende, et qui vécu dans son cinéma, comme un homme de foi dans son église.

« Le Katorza aura tout connu »

La fête commença pourtant avec un goût amer. Quelques jours avant la grand-messe, Jean-Serge Pineau mourut, à 87 ans. Directeur de 26 à 72 ans, il avait tout donné à ce cinéma plus vieux que lui et qui lui survivra. Heureusement, ses histoires, ses souvenirs, ont été consignés dans l’ouvrage de Grimault, Maesen et Pajot, et dans les enthousiastes interviews qu’il a données au long de sa carrière et après. Comment le succès d’Emmanuelle de Just Jaeckin (1974) lui permit de financer une nouvelle salle, et de projeter ainsi des films d’Agnès Varda ou d’Eric Rohmer ; ou comment un soir de 1985, des catholiques intégristes se sont mis à prier à genoux devant le cinéma pour tenter de faire interdire une séance du Je vous salue Marie de Jean-Luc Godard. Il aurait été de fier de voir sa salle ainsi fêtée, même en des temps si compliqués. « Le Katorza aura tout connu », s’amuse Olivier Mege, responsable technique et opérateur historique du cinéma, du temps de Jean-Serge et des glorieuses années 1980 et 1990, avant que le paysage de l’exploitation cinématographique nantaise ne change définitivement, comme dans bien des villes en France, avec le développement des multiplexes et la fermeture de petites salles de centre-ville. Il faut l’entendre, raconter le Nantes de ses vingt ans, un cinéma à tous les coins de rue, ou ces soirées, quand Jean-Serge laissait trainer son chat et qu’il venait se frotter aux jambes des spectateurs pendant les films. C’est ça, l’âme d’un cinéma : ses mémoires vives, celle de Jean-Serge, celle d’Olivier Mege qui partira en retraite dans quelques mois, bientôt celle de Caroline Grimault, de Marc Maesen, qui ont déjà et vont avoir d’autres histoires à raconter, et leur Katorza à partager. Car finalement, qu’est ce qui fait la particularité d’un cinéma ? Pas son indépendance financière – le Katorza l’a perdu en 1995, lorsque la famille Pineau vendit les murs à la Soredic (Société rennaise de diffusion cinématographique, maison mère du circuit Cinéville dont dépend aujourd’hui la salle). Pas non plus la particularité de sa programmation : elle est certes riche au Katorza, mais pas plus que dans d’autres grands cinémas d’art et essai de province, proposant aussi bien des films très pointus selon les goûts du programmateur que d’autres bien plus porteurs (comme Tenet de Christopher Nolan, à ce moment-là). Non, ce qui fait que le Katorza est unique, comme l’est le Star à Strasbourg, le Sémaphore à Nîmes ou le Comœdia à Lyon, c’est son équipe, qui donne à la salle sa couleur, sa personnalité. Cette fête des cent ans, de même que la déco dans les couloirs et les histoires dont les murs se souviennent, sont autant de signes de l’identité du cinéma, qui semble murmurer à l’oreille du spectateur : « Regarde, je suis vivant ».

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La Folle Histoire du Katorza
Caroline Grimault, Stéphane Pajot, Marc Maesen
Editions de L’Orbestier, 144 p., mars 2020.
22 €

 

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