Il y a une semaine s’achevait le Festival Lumière à Lyon et dans toute sa région. Toutes les forces furent déployées par les équipes du festival et du Marché International du Film Classique (MIFC) pour que l’événement puisse se dérouler, et il accueillit, comme à son habitude, un public nombreux et passionné malgré les restrictions en rigueur.

« On est passé entre les gouttes », nous a dit Jérémy Cottin, chargé de programmation de l’Institut Lumière, et du difficile exercice de la grille des séances pour le Festival. En effet, seules 15 séances du soir ont été annulées après l’annonce du couvre-feu sur presque 400 séances. Les équipes du Festival Lumière et du MIFC ont fait preuve d’une grande habilité pour la programmation des séances – « dont le nombre n’a pas été tant diminué que cela, juste assez pour rassurer les publics et les exploitants et laisser tout le monde s’installer en salles en toute sérénité. » nous dit Jérémy Cottin. Mais aussi pour accueillir publics et professionnels dans le musée de l’Institut Lumière à la place de la tente proscrite par la préfecture, tout comme pour s’adapter au couvre-feu. Le meilleur de la programmation de cette édition 2020 est d’ailleurs à retrouver à l’Institut Lumière jusqu’au 29 novembre.

Certes, pour les habitués c’était une édition un peu particulière, sans les moments de convivialité qui font la réputation de ce festival : l’effervescence des terrasses ou les rencontres impromptues et les discussions passionnées dans la grande boutique DVD – qui a été déménagée dans le musée Lumière pour des raisons sanitaires. Cependant, cette édition fut encore une fois remplie de très beaux moments. L’hommage à Mélina Mercouri fut un de ceux-là. Jamais le dimanche (Jules Dassin, 1960), qui ouvrait l’hommage, eu la plus touchante des introductions dans la personne de Nana Mouskouri qui n’ayant pu faire le déplacement a partagé avec la salle une vidéo où elle relatait sa grande amitié avec Mélina Mercouri à laquelle elle a dédié une chanson pour conclure. Découvrir qui était cette gueule si belle et si forte du cinéma grec et européen fut savoureux et très touchant. L’un des grands moments de ce festival fut aussi, d’après Jérémy Cottin, la présentation du Patient anglais (Anthony Minghella, 1996) au cinéma Bellecombe une salle à l’entrée atypique dans une cour d’école. Charmé par l’endroit, Gabriel Yared, compositeur du film et invité d’honneur du festival, fut également attiré par le piano droit qui se trouvait dans la salle, et ne put s’empêcher de donner un concert improvisé à la salle. Ainsi, les spectateurs lyonnais étaient au rendez-vous, pour affirmer leur amour de la salle et des films, avec autant d’enthousiasme pour les classiques, a observé Jérémy Cottin, que pour les avant-premières de la sélection de Cannes qui ont envahi la programmation du festival. Mais le grand moment du festival fut le centenaire de Michel Audiard, grand dialoguiste du cinéma français, proposé par son film Jacques et son petit-fils Stéphane Audiard et élaboré par l’Institut Lumière pour le Festival, et qui tournera dans toute la France. Enfin, le Prix Lumière reçu par les frères Dardenne a été l’occasion d’une très riche rétrospective et une redécouverte notamment de leurs premiers films, des documentaires vidéo réalisés dans le milieu ouvrier belge des années 70. « Ce Prix symbolise l’héritage des frères Lumière. Filmer la vie, son intensité, sa mobilité. Lorsque l’on filme Rosetta, on essaie de faire en sorte qu’elle soit vivante ». Et à Bertrand Tavernier, dont l’absence s’est fait ressentir en cette édition 2020, de conclure : « Le cinéma fabrique des armes de construction massive et celles des frères Dardenne en sont foudroyantes. »

Le MIFC, les rencontres professionnelles du Festival Lumière, s’est tenu cette année avec comme grand témoin Nathanaël Karmitz, le président du directoire de Mk2. Avec ses expériences cinématographiques plus grandes que nature – qui font parfois penser que le cinéma est bien loin derrière l’événement et le marketing comme l’événement au Grand Palais Cinema Paradiso ou le cinéma en plein air sur les bateaux du bassin de La Villette –, son récent accord avec Netflix et son incroyable catalogue de films français et internationaux (d’Alain Resnais à Abbas Kiarostami en passant Claude Chabrol et David Lynch), Mk2 prouve malgré tout que la richesse de ces expériences réside dans la volonté de croisement. « En ces temps difficiles pour l’écosystème du cinéma, donner la parole à Mk2 était une manière d’offrir un discours offensif et plein de pêche », nous dit Gérald Duchaussoy, en charge de la programmation du MIFC. Ces journées de rencontres et de discussions étaient pour de nombreux professionnels (éditeurs, distributeurs, ayant-droits, exploitants, laboratoires…) l’occasion de se retrouver et de faire un point sur les derniers mois post-confinement. De plus avec les restrictions annoncées au cours de la semaine, nous a raconté Gérald Duchaussoy, le fait d’être regroupés à l’occasion d’un événement de l’importance du Festival Lumière a été comme une caisse de résonance pour les représentants du marché du film classique auprès des médias et des institutions.

Alors que les cinémas du monde traversent la crise que l’on connaît, les spectateurs lyonnais étaient au rendez-vous ; ces salles combles (en demie-jauge), c’était impressionnant, il faut se l’avouer. Reste donc l’essentiel : les films cultes ou inconnus, de toutes origines, de toutes époques, qui viennent nous rappeler – si cela était encore à prouver – que la force du cinéma de demain puise toujours dans celle du cinéma d’hier.

Quelques notes sur les films vus...

Lumière Classics

THE WICKER MAN (Robin Hardy, 1973)

« You have an appointment with the Wicker Man ». Œuvre notoire du cinéma d’exploitation britannique des années 70 en son temps présenté dans une version mutilée et en double programme avec Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg – ressorti le 16 septembre au cinéma –, The Wicker Man retrouve la salle en version final cut. Expérience enivrante, entêtante, cathartique, tantôt drôle, tantôt effrayante, le film de Robin Hardy, scénarisé par le dramaturge Anthony Shaffer (l’auteur du Limier adapté l’année précédente par Joseph Mankiewicz), a une construction et une mise en scène admirables. Dans sa description d’une culture païenne sur une île perdue du nord de l’Écosse, The Wicker Man va au bout de son idée dans ses jeux de parallèle et sa satire sur la religion. La ressortie de ce film, au titre connu mais peu vu en lui-même (parfois connu pour le remake-nanar récent avec Nicolas Cage) est un événement à vivre en salles, arrivant à point nommé un an après la sortie du remarqué Midsommar de Ari Aster, qui lui doit tant. Enfin, lors de sa présentation au festival, son distributeur Marc Olry de Lost Films a rendu un hommage sincère à l’immanquable Jean-Pierre Dionnet qui avait édité le film dans la collection DVD de StudioCanal qu’il dirigeait. Aujourd’hui le Wicker Man a un nouveau prophète, il ne tient donc qu’à vous d’en être témoin. Marc Moquin

Sortie nationale le 4 novembre par Lost Films.

FANFAN LA TULIPE (Christian-Jaque, 1952)
Le festival Lumière pour les enfants

Christian-Jaque, malgré la célébrité de certains de ses films comme Les Disparus de Saint-Agil (1936) ne semble pas tout à fait être débarrassé des clichés qu’on peut avoir à son encontre – encore cette image de cinéaste à papa, de studio, un peu ringard. D’abord, il faut voir le formidable Si tous les gars du monde (1956), film plutôt méconnu, moderne et humaniste. Ensuite, il faut revoir Fanfan la Tulipe, désormais magnifiquement restauré, qui contredit nombre d’aprioris possibles sur le cape et d’épée français plan-plan et toc. Propulsé par l’électrisant et insolent Gérard Philipe, l’adaptation de la chanson de geste « Fanfan » de 1819 (qu’on entend dans le générique) est signée René Wheeler (scénariste pour Decoin, Grangier, Hossein…) et par le romancier René Fallet. Dans son Dictionnaire du cinéma, Jacques Lourcelles évoque à son propos une « fantaisie un peu désincarnée » et la « totale irréalité du couple Philipe-Lollobrigida ». Pourtant, à revoir dans sa sublime version restaurée, le rythme épuisant et génial de Fanfan ne laisse que très peu transparaître les défauts. Une réplique cinglante en appelle une autre, un mouvement soudain de Philipe voit une réponse grotesque et hilarante de Noël Roquevert, éternel vilain du cinéma français. Surtout, le dynamisme de la mise en scène de Christian-Jaque, particulièrement dans de beaux affrontements, joyeusement chorégraphiés, fait mouche. Par ailleurs, il avait obtenu le Prix de la mise en scène à Cannes (ainsi que l’Ours d’argent à la Berlinale). Dix ans tout pile avant que le cape et d’épée français ne connaisse son sublime crépuscule dans le Cartouche (1962) de Philippe de Broca, Fanfan demeure indéniablement l’un des hauts faits d’armes du genre. Marc Moquin

Ressortie prochaine en Blu-ray chez Coin de Mire.

Centenaire Michel Audiard

UNE HISTOIRE D’AMOUR (Guy Lefranc, 1951)

Pas le film le plus connu dialogué par Michel Audiard, Une histoire d’amour a un scénario vieux comme le monde – l’amour impossible de deux jeunes, impossible parce qu’elle est riche, parce qu’il est pauvre – mêlée à une intrigue policière (car les tourtereaux sont retrouvés morts au début du film dans une très belle et captivante introduction). Disons-le tout de suite : c’est cette intrigue policière, propulsée par un Louis Jouvet en mode automatique, récit encadrant pauvrement mis en scène qui est le point faible de tout le film. En revanche, dès que la caméra abandonne ce cinéma à papa et vient filmer l’idylle des deux jeunes, interprétés par Dany Robin et Daniel Gélin (qui ressemble à s’y méprendre à Mouloudji), c’est comme un autre film, plus beau, plus pur, incroyablement visuel quand leur deux visages aimant sont cadrés en plan serré, sur la douce musique de Paul Misraki. Ces quelques séquences irradient tout le métrage et compensent presque sa faiblesse générale. Surtout, Une histoire d’amour renvoie un message simple comme bonjour mais qu’il ne fait pas de mal de répéter, comme l’a si bien résumé le réalisateur Eric Guirado qui présentait la séance : « Laissez les gens s’aimer, bordel ! ». Marc Moquin

Jean-Pierre et Luc Dardenne : Prix Lumière 2020

LE CHANT DU ROSSIGNOL suivi de POUR QUE LA GUERRE S’ACHÈVE, LES MURS DEVAIENT S’ÉCROULER (Jean-Pierre et Luc Dardenne, 1978/1980)

Évidemment, ça n’est pas un hasard si le dernier mot prononcé dans Le Chant du rossignol, première œuvre des frères Dardenne est : « lutte ». Voici la première pierre d’une filmographie qui constamment parlera de luttes – ici une évidente puisqu’il s’agit du portrait de sept résistants belges pendant la Seconde Guerre mondiale. Sept histoires, mais aussi autant de manières différentes de concevoir la lutte, qu’elle soit armée, qu’elle soit syndicale, qu’elle soit active ou passive, masculine ou féminine. On nous raconte donc l’histoire de cet homme qui, parce que l’occupant fit réduire les salaires de son usine de moitié, paralysa partiellement la production, jusqu’à faire entendre raison à la nouvelle direction – une paralysie motivée autant par l’intérêt personnel des ouvriers qu’aussi l’opportunité non-violente d’affecter économiquement la machine de guerre nazie. On nous raconte aussi l’histoire de cette femme qui dans son sac à main et sa valise à moitié cachée transportait, au nez et à la barbe de l’ennemi, grenades et mitrailleuses. Essentiellement constitué par ces témoignages, encadrés par un dispositif lyrique un peu ronflant, Le Chant du rossignol, quasi invisible dans la carrière des frères cinéastes, est néanmoins intéressant comme origine d’une thématique obsessionnelle. L’imagerie guerrière se poursuit dans Pour que la guerre s’achève…, récit de la création et de la fin d’un petit journal militant créé aux lendemains des grandes grèves de 1960, au sein d’un complexe industriel important. Ici, les Dardenne superposent sur des plans de la fabrication du journal, de sa distribution, mêlés à la vie de l’usine des bruitages d’explosions et de mitrailleuses. La lutte, toujours la lutte. Ici, la lutte de tous les jours, pour ne serait-ce que faire exister ce petit bout de papier militant qui est tout pour ceux qui le font. La promesse d’un demain meilleur, peut-être. Bien sûr, une histoire héroïque sans fin heureuse : dans une superbe séquence où le créateur du journal, Edmond, se sert de pièces d’un jeu d’échec pour évoquer les coups portés à « l’ennemi » mais surtout la lassitude de ses camarades, la défaite d’autres à mesure que les pions quittent le plateau de jeu. N’en reste que deux ou trois debout contre vents et marées, bientôt disséminés aux quatre coins de leur propre usine, sur des tranches horaires différentes, pour tuer l’esprit de lutte collective. Et pourtant, comme le dit Edmond, ça valait le coup. Marc Moquin

 LORSQUE LE BATEAU DE LÉON M. DESCENDIT LA MEUSE POUR LA PREMIÈRE FOIS suivi de R. NE RÉPOND PLUS (Jean-Pierre et Luc Dardenne, 1979/1981)

Lorsque le bateau de Léon M. descendit la Meuse pour la première fois (1979) est un des premiers films de Jean-Pierre et Luc Dardenne. C’est un documentaire, qui tente de capter ce qu’il reste des utopies et des attentes révolutionnaires des années 1960 et 1970. La caméra suit Léon M., ouvrier métallurgiste et militant déçu, descendant le fleuve sur un bateau construit de ses mains propres. Le navire avance et remonte en flash-backs les souvenirs entremêlés d’une génération dont les espérances furent brisées et balayées par l’Histoire. Où aller maintenant ? C’est l’interrogation douloureuse du film qui fait le constat amer de la défaite totale des utopies, écrasées par un nouvel âge de plomb. Léon est le dernier homme de son espèce, le capitaine d’un vaisseau fantôme à la dérive. Mais ce pourrait être aussi, les Dardenne osent encore l’espérer à l’orée des années 1980, l’éclaireur ouvrant la voie à ceux qui sauront suivre la traînée ouverte au milieu des eaux. Deux ans plus tard, en 1981, R… ne répond plus prend des nouvelles des mouvements révolutionnaires. Dans cet autre documentaire, moins lyrique que le premier, les piquets de grève ont cédé la place aux radios libres, et l’action directe aux discours fantomatiques sur les ondes pirates autour du pays. Le constat est le même : la lutte est vouée à l’échec et l’ennemi triomphe. Le ciel est gris, ne reste que l’espérance. Alexandre Piletitch

Sabine Azéma : invitée d'honneur

UN DIMANCHE À LA CAMPAGNE (Bertrand Tavernier, 1984)

On dit tout le temps de Bertrand Tavernier, certes à juste titre, que c’est l’un des cinéastes dont la cinéphilie transpire le plus dans ses films pour des raisons que l’on connaît tous ; ici, dans Un dimanche à la campagne, qui d’autre que lui s’inspirerait visuellement, – outre les références à l’impressionnisme déjà relevées –, des sublimes autochromes des frères Lumière (photographies couleur des années 1900) ? Mais on perd peut-être parfois un peu de vue d’autres thèmes qui traversent son œuvre, dont l’entrechoquement de temps contraires, douloureusement incompatibles, qui était dans L’Horloger de Saint-Paul (1974) le choc des générations, dans La Mort en direct (1980) le choc d’un futur mortifère, ou, encore, dans Un dimanche à la campagne, le choc des siècles à travers l’histoire de ce vieux peintre bourgeois mais sans gloire ni talent, Monsieur Ladmiral (le comédien et metteur en scène de théâtre Louis Ducreux, absolument magique) qui n’a jamais été grand, recevant l’espace de quelques heures sa famille dans sa maison provinciale. Tiré d’un roman de Pierre Bost, jadis scénariste notamment pour Claude Autant-Lara (alors pris en grippe par les Jeunes Turcs des Cahiers), puis plus tard pour Tavernier lui-même dans l’adaptation de Simenon pour L’Horloger de Saint-Paul, Un dimanche à la campagne, derrière son hommage en apparence inoffensif à la Belle époque, fait fleurir sa douceur amère. Comme beaucoup de films de journées ou week-ends en famille, c’est un film de bonheurs éphémères, de non-dits, de déceptions, de rêves d’autres vies. Ici, avec l’accrochage de deux siècles qui se rentrent encore un peu dedans, deux ans avant le début de la Grande Guerre. Tavernier lui-même officie en tant que narrateur, sur les mots du roman de Pierre Bost ainsi que de sa co-scénariste et alors femme Colo Tavernier (disparue en juin dernier), avec ce timbre si particulier qu’on lui connaît, à moitié entre assurance et fébrilité, balançant avec émotion entre deux temps, comme Monsieur Ladmiral. Sur le tournage, Sabine Azéma s’était nouée d’amitié avec le photographe, n’étant autre que Robert Doisneau – elle lui consacra en 1992 un documentaire, Bonjour monsieur Doisneau, également programmé au festival Lumière. Marc Moquin

MÉLO (Alain Resnais, 1986)

Chez Resnais, les acteurs et leurs personnages semblent s’aimer à travers les âges. Quand le carton (ou plutôt la page du programme de la pièce de théâtre adaptée ici de Henri Bernstein) annonce « juin 1929 », la machine à voyager dans le temps est lancée et les quatre comédiens – Sabine Azéma, Pierre Arditi, André Dussollier et Fanny Ardant – en sont les magiciens. Comme une troupe qui s’aimerait et jouerait au théâtre ou dans une comédie musicale, Alain Resnais met ici son équipe en scène dans une scénographie assez minimaliste : un triangle amoureux de musiciens, chez le couple, chez l’amant. Pourtant, cette simplicité ne donne que plus d’espace à la parole – et aux silences de Fanny Ardant. C’est le monologue d’André Dussolier sur son cœur brisé qui fait rejaillir l’émoi des mots d’amour, la passion, la jalousie… avec un simple clignement d’oeil, un frémissement au coin de la lèvre, filmés en plan très serrés. De petits espaces et de grandes émotions, le mensonge, le deuil, l’adultère, des thèmes chers à Resnais, qui les porte à fleur de peau. Tellement, d’ailleurs, que Yann Gonzalez, en présentant la séance, en avait les larmes aux yeux et la voix tremblante. Eugénie Filho

Trésors et curiosités

LE MOUVEMENT DES CHOSES (Manuela Serra, 1985)

Le Mouvement des choses est un film unique, à plus d’un titre : unique, parce qu’il fut le seul réalisé par Manuela Serra – après quelques années passées en tant qu’assistante monteuse de Rui Simoes. Unique, aussi, dans sa forme singulière, intime, et profondément bouleversante. En 1974, abandonnant ses études d’arts à l’IAD (Institut des Arts de Diffusion) de Bruxelles, Manuela Serra rentre au Portugal, son pays, alors bouleversé par la Révolution des Œillets. Elle entame la préparation d’un film qui mettra six ans à voir le jour. Le Mouvement des choses capte les gestes ancestraux, les rites, les chansons et les visages d’un Portugal rural, en voie d’extinction, comme si la sortie de 36 années de dictature agissait comme le réveil brutal d’un sommeil lourd et profond. Il y a urgence, ressent-on, à sauver cette tranquillité, cette lenteur et cette harmonie que chante le montage, éminemment musical, jusqu’à une scène finale glaçante qui met en garde contre la brutalité à venir du « monde d’après ». Alexandre Piletitch

LES PETITES PERLES AU FOND DE L’EAU (Jiří Menzel, Jan Němec, Evald Schorm, Věra Chytilová, Jaromil Jireš, 1966)

C’est un florilège de modernités tchèques que présentait, pour la seconde fois du festival, la Národní filmový archiv de Prague. Cinq films courts – les petites perles du titre ? – se dressant comme un étendard de cette Nouvelle Vague tchèque qui émerge alors, sortant des studios pour défier la propagande socialiste et filmer la vie en la regardant en face. Si les films ne sont pas tous ouvertement politiques – le seul à l’être véritablement serait sans doute le deuxième, signé Jan Němec, faisant de la vie sociale un gigantesque jeu de dupes –, chacun d’eux se trouve traversé par une énergie flamboyante et un profond désir de bouleverser la forme classique, de filmer en liberté. De tous, le plus beau film est certainement le dernier, de Jaromil Jireš. C’est une romance qui naît au sortir d’une salle de cinéma, entre un jeune ouvrier et une tzigane à la voix toute douce, comme un murmure. Le film est beau et simple, évident, comme la poésie de la vie gitane que découvre sous les ponts de Prague le jeune amoureux. Alexandre Piletitch

LES CAVALIERS NOCTURNES (Martin Hollý, 1960)

« Incident de frontière ». C’est ainsi que pourrait s’appeler ce film si le titre n’était déjà pris (par un film d’Anthony Mann). On y pense beaucoup, à Mann, et au western plus généralement, auquel le film de Martin Hollý emprunte les codes et les paysages -le film fut tourné dans les montagnes du haut Tartas, séparant la Pologne et la Slovaquie. Les Cavaliers Nocturnes (1981) est un film des confins, un film de la Frontière : cette zone si particulière, aux avant-postes de l’Histoire, qui échauffe les rancœurs et les esprits, qui déchire les familles et qui fait la preuve chaque jour de l’absurdité de la géographie humaine. Avec une mise en scène précise et terriblement maîtrisée, Hollý touche à l’épique, sans jamais tomber pour autant dans l’académisme scolaire. Il rappelle avec quelle désinvolture les traités de paix redessinèrent les frontières de l’Europe orientale au sortir de la Première Guerre, sans se soucier des conflits nationaux qu’ils ravivaient, et sans réaliser qu’ils venaient d’asseoir l’Occident sur un baril de poudre. Il nous montre aussi que le cinéma slovaque, moins souvent salué que le cinéma tchèque, a su être lui aussi grand et inspiré. Alexandre Piletitch

L’AMÉRIQUE INSOLITE (François Reichenbach, 1960)
Cannes Classics 2020

Curieux film que ce documentaire de François Reichenbach (qui obtiendra en 1970 l’Oscar du meilleur documentaire pour L’Amour de la vie – Artur Rubinstein), produit par Pierre Braunberger, coécrit par Chris Marker (!), composé par Michel Legrand (!!) et introduit par une lettre élogieuse de Jean Cocteau (!!!). En effet, L’Amérique insolite, tourné sur 18 mois, entend prendre la température des États-Unis de la fin des fifties, en parcourant les routes pour découvrir ce territoire étrange et ses curieux autochtones. Façon documentaire animalier, il préface presque, mais avec un ton plus auteuriste, les mondo movies des années 1960 qui faisaient balader leurs caméras opportunément dans divers lieux insolites. Et en CinémaScope couleur, s’il-vous-plaît ! C’est donc avant tout une aventure esthétique dans cette Amérique enivrante, géniale, absurde, débile et surréaliste, avec ses cowboys qui se sont trompés d’époque, ses dinners aux crèmes glacées gargantuesques, ses teenagers bouillants, ou encore ses condamnés qui se disputent une remise de peine lors du tournoi annuel de rodéo organisé par la prison locale. Only in America. Si on se laisse totalement prendre par le dispositif dès le début du film – parce que la moindre image d’Amérique, particulièrement à cette époque, a un potentiel de fascination inédit –,  Reichenbach peine à renouveler l’expérience dans le dernier tiers du film qui, plutôt que de monter crescendo, tourne un brin en rond – malgré quelques sublimes minutes finales. Mais quand même, ça n’est pas tous les jours que l’on croise un film de la sorte, véritable objet en fin de compte, que l’on prend un peu comme on veut, satire grinçante ou admiration innocente. Marc Moquin

Sublimes moments du muet

LA CHAIR ET LE DIABLE (Clarence Brown, 1926)

Le ciné-concert est un moment traditionnel, fort et fier du festival Lumière à l’Auditorium, la maison de l’Orchestre national de Lyon. La Chair et le Diable, dont la composition musicale a été écrite par Carl Davis (dont Timothy Brock, le chef d’orchestre de cette soirée, et lui-même compositeur de films muets, a reconnu le génie face à nous en entretien), a été un grand moment de mélo muet – l’extrême inverse du Mélo de Resnais, également vu lors de ce festival, qui sublimait la parole et coupait net la musique. Il s’agit ici encore d’un triangle amoureux et amical entre deux amis d’enfance (John Gilbert et Hans Hanson) et une femme étourdissante et menteuse (Greta Garbo). Premier film du duo entre le réalisateur et l’actrice star, Clarence Brown offre ici à Greta Garbo le rôle qui fera d’elle la brune vénéneuse. Elle a ici le pouvoir de sa séduction, une position dominante très clairement affirmée  à l’image des scènes romantiques où l’homme est renversé dans ses bras, et non l’inverse. Manipulés et manipulatrice sont emportés dans le tourbillon du drame qui se resserre et les entoure, jusqu’à devenir inextricable. Eugénie Filho

Hommage à Mélina Mercouri

JAMAIS LE DIMANCHE (Jules Dassin, 1960)

La Grèce, fantasme mythologique qui à la fois éloigne le pays de la réalité et l’ancre au centre de la culture européenne et occidentale, est aussi le pays du soleil, des pierres blanches, de l’eau turquoise et de la danse des corps et des âmes. Un paysage à l’opposé des précédents films noirs américains de Jules Dassin qui avait depuis peu quitté les États-Unis et son maccarthysme. En rencontrant Melina Mercouri, il illumine son cinéma des couleurs de la méditerranée et Jamais le dimanche fera la renommée internationale du couple avec le prix d’interprétation féminine au festival de Cannes et une nomination aux Oscars pour Melina Mercouri, ainsi que l’Oscar de la meilleure chanson originale pour Manos Hadjidakis. Ici, Ilya (Melina Mercouri) est une prostituée indépendante qui rencontre Homère (Jules Dassin), un américain venu trouver la vérité sur la terre antique. S’affrontent alors la théorie et la pratique de la vie et du bonheur, alors qu’Homère veut instruire Ilya pour la sortir de sa condition de prostituée. Mais Ilya n’est pas la pauvre femme dépendante du système patriarcal, elle le confronte et se bat à la fois contre le maquereau et contre l’éducation et la culture imposées par Homère. Un homme ni ne la soumettra, ni ne lui dira comment être heureuse. La force de Mélina Mercouri transpire à travers Ilya : celle qui par son combat contre la dictature des colonels à partir de 1967 est devenue ministre de la culture de la Nouvelle démocratie en 1981 est une indépendante au grand cœur, une amoureuse des arts et de la vie dont on veut, grâce à cet hommage rendu par le Festival Lumière, découvrir tous les films. Eugénie Filho

STELLA FEMME LIBRE (Michael Cacoyannis, 1955)

La découverte de Jamais le dimanche de Jules Dassin et de cette grande actrice et militante démocratique Mélina Mercouri a motivé celle de Stella femme libre présentée par Marc Olry de Lost Films, son distributeur. Avec Stella, un personnage aussi indépendant qu’Ilya, Mélina Mercouri est toujours rayonnante et forte : Stella, en lutte contre des amants possessifs et une société qui, comme des chœurs de tragédie grecque, commentent et jugent ces choix, ne demande qu’à vivre tranquillement selon ses envies. Avec Stella femme libre, entre mélodrame et néoréalisme italien, Michael Cacoyannis réalise l’un des plus gros succès du cinéma grec et ouvre une nouvelle aire de création cinématographique pour le pays. Eugénie Filho

En couverture : Photo de Julien Reynaud/APS-Medias/ABACAPRESS.COM

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Silence ! Elles tournent – Joan Micklin Silver, l’outsider des années 70 · 16 novembre 2020 à 9 h 02 min

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