Redécouvrir Qui chante là-bas ?, premier film de Slobodan Sijan, triomphe à sa sortie dans son pays, et qui remporta aussi un très beau succès en France, c’est plonger au cœur d’un pays qui n’existe plus, et découvrir les prémices du destin funeste de la Yougoslavie, sous la forme d’une fable picaresque et truculente qui s’inscrit de plain-pied dans son époque.

Texte originellement publié dans Revus & Corrigés n°9, hiver 2020.

5 avril 1941, quelque part en Serbie, à la veille de l’invasion du pays par les nazis. Un bus s’apprête à rejoindre Belgrade. Ses passagers – des jeunes mariés, un pope, deux Tziganes, une paysanne muette, un bourgeois fourbe et voyeur, un contrôleur pointilleux et dictatorial – forment un microcosme de la société d’alors. Débute un trajet haut en couleurs semé de péripéties. Par bien des aspects, le film rappelle souvent les comédies italiennes des années 60, parfait alliage entre le grotesque et le réalisme.

Derrière la peinture de Yougoslaves des années 40 se profile celle de la société de l’après- guerre. Le film est tourné en 1980, l’année du décès de Tito. Occasion pour le cinéaste d’évoquer son époque, à travers ces portraits représentatifs d’une société au bord de l’éclatement. Sans oublier le personnage principal de cette odyssée tragi-comique : le bus, brinquebalant, recouvert de poussière – symbole possible d’un régime socialiste à bout de souffle. À quoi s’ajoute le paysage traversé – aride, montagneux, quasi-désertique par moments. Le film a été presque entièrement tourné dans la région de Deliblatska Pescara, surnommée « plus vieux désert d’Europe », comme s’il s’agissait pour Sijan d’inscrire et de pérenniser son histoire et ses personnages dans le temps. Filmé en plans larges avec une caméra souvent en mouvement, le paysage alterne avec les visages en plans rapprochés – à l’instar des deux westerns qu’il affectionne : La Chevauchée fantastique, dont il reprend l’argument principal ; Rio Bravo, dont il s’inspire pour son utilisation de l’espace et l’inscription des personnages dans le décor.

Certes, ce road-movie ne possède pas la flamboyance des œuvres de Kusturica, dont Siban est contemporain, mais annonce pourtant Underground, autre fable sur la désintégration yougoslave. Non content d’avoir en commun pour scénariste le dramaturge Dusan Kovasevic, Qui chante là-bas ? aurait dû s’achever (une fin non tournée, faute de budget) précisément là où commence Underground : dans le zoo de Belgrade.

Qui chante là-bas ?
(Ko to tamo peva)

Slobodan Sijan, 1980, Yougoslavie

Malavida Films
Au cinéma le 19 mai 2021

Également en DVD chez Malaviva Films.


Sylvain Lefort

Co-fondateur Revus & Corrigés (trimestriel consacré à l'actualité du cinéma de patrimoine), journaliste cinéma (Cineblogywood, VanityFair, LCI, Noto Revue), cinéphile et fan des films d'hier et d'aujourd'hui, en quête de pépites et de (re)découvertes

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