Portrait de femme tendre et mélancolique portée par Jeanne Moreau, Chère Louise est un des grands oubliés de la filmographie de De Broca. Sorti en  1972, échec critique et public, le film marque une véritable prise de risque dans la carrière du cinéaste. Une présentation à Cannes Classics en forme de réhabilitation près de 50 ans après son accueil glacial sur la Croisette.

Sur les bords du Lac d’Annecy, Louise, divorcée d’une quarantaine d’années, croise le chemin de Luigi, jeune immigré italien. Une rencontre amoureuse entre deux personnages esseulés, troublée par un écart générationnel brouillant leur rapport. Amante ou mère de substitution ? Louise hésite… Avec Chère Louise, De Broca change de registre et se lance dans une histoire intimiste, loin des films à grand spectacle qui ont fait sa renommée notamment ceux avec Jean-Paul Belmondo. La plume de Jean-Loup Dabadie l’accompagne dans l’aventure. Il s’agit de la deuxième collaboration entre les deux hommes, après La Poudre d’Escampette l’année précédente. Et celle-ci ne manque pas d’ambition. Adapté d’une nouvelle de Jean-Louis Curtis, L’Éphèbe de Subiaco, ce drame sentimental brise les tabous autour d’un très beau personnage féminin. Louise a plus de quarante ans, est divorcée, sans enfant, endettée… Et comme si cela ne suffisait pas, elle tombe amoureuse d’un homme de vingt ans son cadet. Bref, une femme indépendante et qui va oser s’abandonner à cette liaison interdite…  Un rôle sur mesure pour Jeanne Moreau, investie dans le projet dès l’écriture du scénario et formidable dans le peau de cette femme tiraillée par son désir et le rôle que la société cherche à lui imposer. 

Un sujet très moderne donc, inattendu, qui va attirer sur De Broca les foudres de la critique lors du Festival de Cannes 1972 où le film est présenté en compétition. « C’est la seule fois où je suis allé à Cannes comme un imbécile. J’ai subi un massacre »… C’est en ces termes que le cinéaste se remémore douloureusement son passage sur la Croisette dans un reportage télévisé tourné quelques années plus tard. C’est la première fois que le réalisateur de Cartouche (1962) et L’Homme de Rio (1964) concourt pour la Palme. L’accueil de la presse est plus que glacial ! « Dès la première réplique de Jeanne Moreau, éclat de rire général. Mais pas un rire de comédie, un rire méchant. » De quoi vacciner le cinéaste qui ne remettra plus jamais un pied sur la Côte, Chère Louise demeurant dans les limbes de sa filmographie. Pourtant, le film, étonnant, est très réussi dans ce qu’il raconte du désir féminin et du poids des injonctions sociales.

Dès son arrivée à Annecy au début du film, Louise se conforme pour s’intégrer, elle qui en tant que femme seule subit avant même sa rencontre avec Luigi le regard moral de ces voisins et collègues. Son seul point d’ancrage est sa meilleure amie, elle aussi célibataire vieillissante (touchante Didi Perego). Pour les deux femmes, les injonctions à la vie en couple et familiale sont vécues comme un poids. Elles chérissent leur liberté, tout en regrettant parfois au détour d’une déception une vie de solitude. Philippe de Broca pose dès le départ une caméra tendre et mélancolique sur ces personnages qui cherchent à échapper aux carcans sociaux et jouir d’une liberté de vivre et d’aimer sans jugement, mais qui vont être rattrapés par la réalité. Le choix de raconter cette histoire dans une ville bourgeoise de province, Annecy, est particulièrement intéressant. La cité alpine est filmée de manière un peu désuète, un peu vieille France, tel un village traditionnel où la vie s’écoule lentement. L’irruption de Luigi, interprété par le candide Julian Negulesco, vient rompre la quiétude de la ville et bouscule aussi celle de Louise. Après un début de relation platonique avec le jeune homme pendant lequel Louise se glisse dans le costume d’une mère, avec son lot d’impératifs de la parfaite ménagère (cuisine, lessive, aide pour trouver un emploi…), elle cède rapidement à la tentation, dans des scènes d’amour, belles et pudiques, comme on a peu l’habitude d’en voir entre une femme d’âge mûre et un homme jeune.

Philippe de Broca, Jeanne Moreau et Julian Negulesco.

Mais cette relation naissante, interdite, est d’abord vécue cachée. Il est ainsi dans le film beaucoup question de regard. Du regard de Louise sur Luigi, qui ne sait s’il partage ses sentiments, si elle doit agir comme sa mère ou sa maîtresse, l’encourager à trouver une petite amie ou le garder pour elle seule…. Mais surtout du regard des autres, la manière dont il influe sur les personnages. C’est par exemple au début une voisine qui surprend Luigi un matin sur le canapé de Louise et qui fait comprendre clairement l’immoralité de cette situation. C’est la peur du regard des parents d’élèves sur le couple Luigi / Louise quand il vient la voir sur son lieu de travail…  Mais plus la relation entre l’institutrice et le jeune homme évolue vers quelque chose de plus passionnel, plus ceux-ci font abstraction de ce regard. Un instant la morale passe au second plan. Louise exhibe les cadeaux extravagants de son amoureux devant des collègues gênés. Elle n’hésite pas non plus à l’embrasser lorsqu’un commerçant la prend pour la mère du jeune homme… Jusqu’à que la bulle n’éclate dans une soirée où les deux amants sont surpris par une pléthore d’invités. N’assumant pas cette liaison, Luigi préfère fuir sans un mot, laissant une Louise plus seule et désespérée que jamais, avant que celle-ci ne renaisse, ne s’affranchisse, via son départ d’Annecy, comme une manière de quitter une société traditionaliste pour vivre pleinement une vie de femme libre. Cette peinture sociale, résolument féministe, mais aussi cruelle à bien des égards, a une place à part dans la carrière de De Broca. Son audace de raconter cette histoire d’amour hors-cadre fut largement incomprise à sa sortie, comme finalement les choix et amours de Louise dans le film. 





CHÈRE LOUISE

Philippe de Broca
1972
France / Italie

Festival de Cannes 2021
Cannes Classics

Ressortie en salles par Les Acacias et en Blu-ray par Coin de Mire à venir.

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