Sorti 11 ans après Easy Rider, Out of the Blue se positionne comme un film fondateur : brutal, sans filtre et transgressant en permanence les codes établis par Dennis Hopper une décennie plus tôt. C’est une histoire d’innocence brisée qui ressort cette semaine en salles, en version restaurée, celle de cette adolescente, et celle de l’Amérique.

Texte originellement publié dans Revus & Corrigés n°11, été 2021.

Neuf ans après l’échec commercial de The Last Movie, Hopper joue et réalise ce film originellement appelé Cebe, comme son personnage principal. C’est après avoir écouté à la radio « Hey Hey My My » de Neil Young, alors qu’il se rend en voiture sur le tournage, qu’il décide de le renommer Out of the Blue. Si ce film n’est pas le plus connu dans la carrière de l’acteur, c’est bien l’un de ses plus beaux, sombres et nihilistes. On y découvre le personnage de Cebe, jeune adolescente en rébellion, passionné d’Elvis Presley, en perpétuelle quête de sensations et de reconnaissance familiale. Son père, Don, interprété par Dennis Hopper, purge une peine de prison et hante les rêves de sa fille, après avoir provoqué, saoul, un terrible accident de camion en percutant un bus scolaire, avec Cebe à ses côtés. Sa mère, Kathy, interprétée par Sharon Farell, est héroïnomane et la laisse livrée à elle-même. La jeune fille est une laissée-pour-compte qui évolue sans aucune stabilité familiale, au cœur d’un foyer désemparé.

Cette conjoncture, représentative d’une partie de l’Amérique profonde, engendre un film où tout est dénué d’espoir, et où la violence, tant psychologique que physique, habite chaque personnage. Comme annoncé dès l’ouverture, cet accident traumatisant qui l’éloignera de son père va hanter Cebe et paraîtra en filigrane tout au long du film pour éclairer l’aspect autodestructeur de cette famille. Cet effet est renforcé par un montage qui alterne séquences brutales et poétiques, rendant le tout déstabilisant pour le spectateur et va créer un écho à la situation de l’héroïne, empreinte de désillusion permanente et questionnant le monde qui l’entoure. La violence subie, fataliste venant côtoyer la poésie, rappelle son sort de jeune fille qui n’a pas choisi son destin. Abandonnée par son père et délaissée par sa mère, Cebe se réfugie dans la musique et transpose l’amour paternel sur les icônes du rock’n’roll : « Tout le monde m’a quittée, mon père, Johnny Rotten, Sid Vicious et maintenant le King me quitte » lâche l’adolescente. Ce sentiment d’abandon, familial et social, est bien sûr l’un des aspects soulevés par la culture punk que le film annonce. Il s’agit ici de dénoncer les travers de la fin des années 1970, non seulement par le prisme de la rébellion de l’héroïne mais aussi dans son rapport autodestructeur : No Future ou comment évoluer dans un monde sans perspective où seuls nos rêves nous tiennent éveillés ?

Linda Manz dans Out of the Blue (1980)

We blew it again

Si Dennis Hopper, figure de proue du mouvement hippie, a finalement réalisé ce film, ce n’était pas écrit d’avance. À l’origine du projet, il était  censé jouer uniquement le  rôle du père. Après que les producteurs canadiens lui ont demandé de récupérer l’œuvre, Hopper dispose d’une carte blanche pour réécrire l’histoire et la tourner en seulement quatre semaines. Dans le film, Cebe consulte à deux reprises un psychologue, interprété par Raymond Burr, un acteur très populaire à l’époque, grâce à la série TV Ironside (L’Homme de fer en France). Celui-ci devait avoir le rôle principal mais Hopper décide de le reléguer au second plan pour se concentrer sur la jeune héroïne. Ce choix donne une tout autre dimension à l’œuvre. Il accentue le relief de la brutalité du monde qui entoure Cebe, son désir de consumer la vie en devenant plus isolée, dans le déni et le refus de toute aide psychologique. Une histoire d’abandon, mais aussi de sacrifice, que Linda Manz incarne avec une troublante perfection androgyne.

Auparavant aperçue dans Les Moissons du ciel (1978) de Terrence Malick, l’actrice porte ce rôle avec dureté et froideur, tout en gardant une candeur enfantine malgré la brutalité de sa situation. La notion de sacrifice se trouve être un pilier dans l’histoire de Cebe, sacrifiant sa vie d’adolescente dans l’abus de drogue et d’alcool, mais aussi, au bout du compte, sacrifiant littéralement sa famille. Son désir d’émancipation se traduit par un comportement véhément à l’égard de ses proches, mais aussi des jeunes de son âge, garçons ou filles. Crue quand elle parle avec les hommes comme lorsqu’elle veut absolument boire de l’alcool dans un bar étant mineure, et rejetant toute forme de conformisme ; « Kill all the hippies » déclare-t-elle, dans un énième élan de rébellion. Rares sont les moments qui nous rappellent que Cebe est bien une adolescente, comme lorsqu’elle est seule dans sa chambre, entourée de ses peluches et de posters d’Elvis Presley. Cette passion pour la star la plus populaire du rock, aux antipodes de l’image du mouvement punk, soulève l’ambiguïté entre son envie de briser les codes et sa position de petite fille de l’Amérique et de jeune adolescente, jointe à son besoin d’identification. Sorti 11 ans après Easy Rider, Out of the Blue se positionne comme un film fondateur et important dans sa façon de dépeindre l’Amérique profonde : brutal, sans filtre mais nuançant tout de même la complexité de l’abandon de cette population. À l’instar d’Easy Rider, dont la route que sillonne les deux motards est toute tracée, Out of the Blue transgresse en permanence les codes, la collision entre le camion et le bus scolaire symbolisant cette déchirure entre l’enfance et les ravages de la drogue et l’alcool, brisant toute forme d’innocence.

OUT OF THE BLUE

Dennis Hopper, 1980, États-Unis

Potemkine Films
Au cinéma le 10 novembre 2021

Combo Blu-ray + DVD
2 novembre 2021

En complément de l’édition vidéo, un commentaire audio de Dennis Hopper, John Alan Simon et Paul Lewis ; une interview de Dennis Hopper par Tony Watts (1984, 93 min.) ; une conversation avec Jean-Baptiste Thoret et Elizabeth Karr au Montclair Film Festival (30 min.) ; un entretien avec Jean-Baptiste Thoret (46 min).

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