Bien plus qu’un film de propagande pro-britannique servant à exalter les peuples alliés de la Seconde Guerre mondiale, Un de nos avions n’est pas rentré ancre un peu plus le génie de son duo de réalisateur Pressburger et Powell. Un film graphique, puissant où les nazis sont des ombres menaçantes.

La mission devait être simple : bombarder les positions allemandes au-dessus de la ville de Stuttgart. Mais voilà, le « B for Berthie » de la Royal Air Force s’est abîmé au-dessus de la Hollande une fois le devoir accompli. Une question demeure alors : qu’est-il arrivé aux six hommes à son bord ? Six militaires venus d’horizons différents on retrouve aussi bien un acteur qu’un sportif professionnel et un diplomate qui vont devoir faire face ensemble à cet incident. Film de propagande britannique financé par le gouvernement de Churchill, Un de nos avions n’est pas rentré suivra l’épopée de cette petite troupe à travers les Pays-Bas occupés par les nazis. Derrière cette superproduction guerrière se trouvent les deux pilotes les plus en vue du cinéma britannique, Michael Powell et Emeric Pressburger. Malgré le cahier des charges l’objectif est d’exalter les valeurs patriotiques et l’âme résistante face à l’ennemi allemand les deux hommes vont tout de même réussir imposer leur patte. Il faut dire que le duo n’en est pas à son coup d’essai. Un de nos avions… est déjà leur quatrième collaboration, la première pour le compte de leur toute nouvelle société de production commune Les Archers. Le film se lit d’ailleurs comme une véritable face B de leur précédente proposition 49e parallèle (1941). Une œuvre déjà financée par le gouvernement britannique dont le scénario narrait la grande vadrouille de soldats allemands à travers le Canada après l’attaque de leur sous-marin.


Un de nos avions… va se démarquer de la production de l’époque par ses partis pris esthétiques. Les trente premières minutes du film s’inspirent largement des codes du cinéma documentaire pour une séquence extrêmement immersive dans le bombardier. Tous les épisodes de la mission, des plus banales conversations entre pilotes aux procédures d’urgence lors du crash, sont peintes avec une minutie extrême. La musique par exemple est absente. Les longues séquences aériennes sont uniquement bercées par les ronrons monotones du moteur de l’appareil, parfois ponctuées d’explosions lors des scènes de raids. Une immersion rendue encore plus impressionnante par l’utilisation par Powell et Pressburger d’images d’archives de la Royal Air Force, mais aussi de maquettes ultra-réalistes quand il s’agit de figurer l’attaque sur Stuttgart vue du ciel. Dans cette mise en scène naturaliste, la maîtrise de l’art de la miniature par les cinéastes est telle qu’on se demande parfois si ce que l’on voit est fictif ou si ce sont de réelles scènes de guerre. Les jeux d’ombres et de lumières, surtout lors du raid où chaque bombe explose en un rayon lumineux semblant déchirer la pellicule, renforcent esthétiquement le réalisme des séquences tout en leur donnant une fascinante aura cinématographique.

Ombres et lumières

Ce travail de la lumière, dont on sait l’importance dans la suite de l’œuvre de Powell et Pressburger (surtout sur la période Technicolor, d’Une question de vie ou de mort en 1946 aux Chaussons rouges en 1948), influe sur l’intégralité du film. On peut citer la beauté des scènes nocturnes dans la cité portuaire du dernier tiers, avec les rayons de lune venant percer le cadre lorsque nos soldats se cachent sous des combles ou descendent dans une cave. L’atmosphère devient tour à tourt mystérieuse, menaçante, apaisante en fonction de l’avancée de l’équipée. Une scène d’église au milieu du film marque aussi les esprits par son utilisation cette fois de l’obscurité pour figurer l’ennemi. Dans Un de nos avions n’est pas rentré, comme c’était souvent le cas dans les films de propagande côté britannique, les Allemands ne sont ni personnifiés, ni caricaturés. Les nazis traversent le film comme des ombres. Dans cette fameuse église donc, lorsqu’un SS pénètre dans l’édifice, c’est d’abord son ombre qui envahit l’espace, sa silhouette sombre qu’on voit se refléter dans le miroir du joueur d’orgue. Une noirceur venant troubler la quiétude d’un lieu où les Britanniques commençaient à se sentir en sécurité, comme quand un peu plus tôt un char sombre venait leur couper la route au milieu des champs ensoleillés. Des effets esthétiques qui s’ajoutent donc à l’aspect naturaliste de cette œuvre qui cherche aussi à rendre hommage à la résistance hollandaise. Si la culture locale reste représentée à partir d’images d’Épinal, faites de moulins et autres gros sabots (sans mauvais jeux de mots), on sent de la part des cinéastes un soucis du détail et une empathie certaine pour ces héros du quotidien partager son repas avec des soldats inconnus en période de rationnement devient un geste de résilience. Les femmes notamment tiennent un rôle de choix, cheffes de file aussi astucieuses que déterminées. « Ne sous-estimez pas les femmes » répondra Madame de Vries, une espionne qui a su attirer la confiance des Allemands pour mieux aider les alliés en cas de besoin, face à la sollicitude d’un soldat. « J’avais peur quand j’ai commencé, comme un pilote a peur la première fois qu’il vole seul. Mais après quelques minutes, il commence à aimer ça. » Les héros ne sont pas toujours ceux qu’on croit ! 

UN DE NOS AVIONS N’EST PAS RENTRÉ
(One of Our Aircraft Is Missing)

Michael Powell et Emeric Pressburger (1942)
Elephant Films
Combo DVD/Blu-ray le 8 décembre 2022

Les bonus comprennent une bande-annonce du film et une analyse de 25 minutes par le critique Justin Kwedi, qui revient notamment sur l’histoire du cinéma de propagande britannique et la place de Un de nos avions n’est pas rentré dans la filmographie de Powell / Pressburger.

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