Un inspecteur peu commode tue « par accident » un suspect – rengaine d’actualité s’il en est – et cherche à se débarrasser du corps. Mark Dixon, détective prend à la fois à contre-coup le film noir, avec ce personnage médiocre, gauche et apathique, autant qu’il en explore tous les codes (narratifs comme plastiques). Un énième diamant noir de la carrière du génial Otto Preminger, scénarisé par Ben Hecht.

Les grands auteurs du films noirs savent impressionner – dans tous les sens du terme, la pellicule comme le spectateur – d’une manière inédite, en quelques photogrammes, dès lors qu’ils posent l’ambiance de leurs métrages. C’est la photographie tranchée de Robert Siodmak, les précipitations anxiogènes chez Billy Wilder ou, ici, le ton faussement décontracté d’Otto Preminger et son générique à même la chaussée, qui fait bien vite se confondre les pas des badauds (du héros ?) au bitume, puis vers le caniveau – où gît assez souvent le bon sens, la morale et l’honnêteté des pauvres hères de New York. Mark Dixon, détective (de son bien plus beau et plus censé titre original Where the Sidewalks Ends « là où les trottoirs s’arrêtent ») clôture la collaboration entre Preminger et la Fox autour du film noir après les classiques Laura (1944) puis Crime Passionnel (1945), et le nettement plus dispensable Mystérieux docteur Korvo (1949)[1].

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De Laura justement, Preminger reprend le couple : Dana Andrews retrouve Gene Tierney, l’un inspecteur de police aux méthodes plus qu’expéditives qui, par maladresse, ou par incompétence, c’est selon, lui coûteront la vie d’un suspect ; l’autre, la fille d’un pauvre chauffeur de taxi incriminé pour le meurtre. Toujours, le dilemme moral côtoie l’amoralité du personnage qui ici est peut-être pire par son côté involontaire. Si Mark Dixon était le furieux inspecteur Harry, encore, pourquoi pas. Mais non, il faut plutôt voir ce type coincé entre ses mensonges tenter d’échapper lâchement à sa bévue mortelle. Mark Dixon est un parangon d’anti-héroïsme, à l’image de son interprète, l’excellent Dana Andrews, pas vraiment beau, un peu banal même, parfait pour retranscrire une forme de réalisme dans la chronique policière. Dès le générique, un long plan sur Dixon en voiture avec son partenaire confère, par son absence d’événement marquant si ce n’est quelques informations diverses données par radio, une impression de réalisme – qui sera plus tard exagérément reprise par Jean-Pierre Melville dans Un Flic.

mark dixon 5Réaliste, la violence l’est aussi. On se fait évidemment toujours casser la tête pour pas grand chose dans un film noir, tant l’écriture trouve une pulsion dans la bestialité de ses personnages pourtant si bien camouflée sous les imperméables. La facticité exubérante de certaines bagarres hollywoodiennes est ici inexistant, la souffrance des acteurs (de premier plan comme de second) semble réelle, peut-être conditionnée par la réputation tyrannique qui a longtemps accompagné Otto Preminger. Bien entendu, c’est aussi car le scénario est signé Ben Hecht[2] à qui l’on doit déjà le récit noir tragique des Anges aux figures sales de Michael Curtiz ou l’amoralité ambiante de La Corde d’Alfred Hitchcock, en plus d’autres films, dont Scarface d’Howard Hawks, dont la violence n’est jamais l’apanage des vertueux.

Les tentatives du détective Dixon d’échapper à un passé tumultueux rappellent évidemment la clef de voûte du film noir, faisant écho à la présence spectrale qui hante Laura, ou aux secrets douteux ultérieurement mis en scènes dans Bunny Lake a disparu. Frédéric Albert-Levy note avec étonnement, dans le livret, que Preminger ne fait nulle mention dans son autobiographie de Mark Dixon, détective, malgré les apparences très personnelles du film. Preminger aussi souhaiterait lui échapper ? Comme bien des réalisateurs hollywoodiens ayant construit le film noir (Billy Wilder, Robert Siodmak, Fritz Lang) et ses traumas, Preminger était un expatrié. Mark Dixon, lui, joute avec un héritage paternel dont il se serait bien passé, histoire d’enfoncer le clou : il n’est autre que le fils d’une ancienne crapule, et sa carrière dans les rangs de la police passe auprès de tout le monde comme une vaine tentative de rédemption. Castagnant la pègre du film (jusqu’au fameux suspect qu’il tue involontairement), il voit en elle un miroir que paradoxalement il tente constamment de fuir. Et le fantôme du film ne serait autre que le cadavre de sa victime, qu’il essaye de faire disparaître, s’enterrant lui-même sous des strates de mensonges, rappel concret de la lisière ténue entre le médiocre policier qu’il est, et le brutal truand auquel il s’assimile.

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Mark Dixon, détective est un film brillamment mal-aimable. Jusqu’à son approche visuelle, même, car les rues souvent dépeuplées du genre laissent place à des séquences bien plus remplies, où le héros est rarement seul, souvent trop entouré ou trop encombré – toujours ce cadavre dont il cherche à se débarrasser – comme métonymie du couperet qui plane au-dessus de lui. La photographie tranchée de Joseph LaShelle, collaborateur régulier de Preminger, l’exprime parfaitement, coupant et sur-découpant les personnages et les décors, comme un étau qui se resserre, conjointement à la rigueur du supérieur de Dixon, le génial Karl Malden. La douceur et l’innocence de Gene Tierney contraste enfin avec tout cet univers et ses personnages dont Dixon, autant qu’avec le triste devenir de l’actrice[3]. Malgré ses fins parfois heureuses, la tragédie du film noir n’épargne donc personne.


Le coffret DVD/Blu-ray de Mark Dixon, détective est assorti d’un livret de 60 pages signé Frédéric Albert-Lévy, ainsi que de deux documentaires : Otto Preminger, cinéaste (30 min.), avec l’inévitable Peter Bogdanovich, et Gene Tierney, une star oubliée (52 min.).

Where the Sidewalk Ends
De Otto Preminger
avec Dana Andrews, Gene Tierney, Karl Malden
1950 – États-Unis

 

Édité en coffret DVD/blu-ray par Wild Side Vidéo, sortie le 4 avril 2018

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[1] Il réalisa entre temps d’autres films pour la Fox et Darryl F. Zanuck dont le tumultueux Ambre (1947), remplaçant au pied levé – contre son gré – John M. Stahl, le poussant ultérieurement à devenir réalisateur et et producteur indépendant sur ses propres films.

[2] Sauf en Angleterre, où Ben Hecht était blacklisté des suites de certaines de ses sorties politiques. Mark Dixon, détective y sortit finalement, mais scénarisé par un « Rex Connor ».

[3] Maîtresse du jeune sénateur John F. Kennedy, elle sombrera quelques années plus tard dans la dépression suite à un divorce puis une rupture de fiançailles (avec Ali Khan) et sera internée en hôpital psychiatrique. Se rétablissant avec un petit boulot comme vendeuse dans un grand magasin, elle fera son come-back au cinéma, de nouveau devant la caméra de son ami Otto Preminger, dans Tempête à Washington, en 1962.

Crédits images : © 1950 20th Century Fox, 2018 Wild Side
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