Label indépendant de musique de films, Music Box Records fête cette année ses dix ans. Une décennie de passions et de combats – racontée par son cofondateur Cyril Durand Roger – pour éditer les versions complètes de bandes originales de films, signées par des compositeurs incontournables comme des coups de cœur plus contemporains.

Vous êtes le fondateur avec Laurent Lafarge de Music Box Records, un label indépendant spécialisé dans la musique de films et de séries télévisées, ainsi qu’une boutique en ligne de musiques de films. Comment êtes-vous arrivé à la musique de film, et quelle est la genèse de Music Box Records ?

Avant de monter le label, j’avais déjà collaboré avec Laurent Lafarge sur un fanzine de musique de film dans les années 1990, qui s’appelait déjà Music Box. Cette revue a été créée par une bande d’amis étudiants sur Toulouse puis chacun a fait sa vie et on s’est finalement retrouvés il y a dix ans. Fatigués de nos professions respectives, nous avons décidé de lancer, sur un coup de tête, ce label de musique de film. Premièrement parce que la musique de film nous passionnait depuis de nombreuses années, et deuxièmement parce que l’édition discographique de B.O. en France était un peu frustrante pour nous qui souhaitions des versions intégrales. Nous trouvions dommage que des B.O. plus obscures que celles du patrimoine ne soient pas éditées. Il fallait donc réagir et prendre les choses en main…

En tant qu’indépendant vous construisez vous-même la ligne éditoriale de votre label, qui n’est pas reliée à un catalogue particulier. Comment définissez-vous cette ligne éditoriale de Music Box Records ?

Cette liberté qu’on a, même s’il y a beaucoup de contraintes juridiques ou techniques, est réelle. Les 190 albums de Music Box Records sont tous des CD que nous avons vraiment voulu éditer. C’est assez compliqué de retrouver les infos juridiques et des bandes master pour des musiques de films qui datent des années 70 ou 80. Si nous n’étions pas motivés et persévérants, nous n’aurions pas tenu dix ans ! Dans l’ensemble, nous revenons souvent sur des compositeurs connus comme Georges Delerue, Claude Bolling, Philippe Sarde, Gabriel Yared. Dans le même temps, il nous arrive d’avoir un coup de cœur pour des musiques contemporaines, comme cela a été le cas avec Alexeï Aïgui pour les films de Pascal Bonitzer ou Olivier Cussac pour les films d’animation du studio TAT. On a trouvé ça super et en même temps malheureux que leurs musiques ne soient pas éditées sur support physique. Nous avons aussi une très bonne collaboration avec Robin Coudert alias Rob, car on adore ce qu’il fait pour le cinéma et les séries : c’est un versant plus synthétique, moins orchestral mais toujours mélodique. Nous n’avons pas de barrière musicale, nous marchons beaucoup au feeling.

« C’est un vrai travail de réhabilitation que nous menons avec des titres populaires et d’autres plus obscurs. »

Vous travaillez souvent le format de la compilation, avec plusieurs films d’un même compositeur, comme votre dernière sortie autour de deux films de Philippe Sarde. Pourquoi ce choix ?

L’attrait du disque aujourd’hui décline un peu plus chaque année donc si vous ne proposez qu’un album qui va durer 30 minutes et qui se retrouve être la réplique d’un album sorti en vinyle, il vaut mieux le compléter avec une autre B.O. du même compositeur : cela permet de montrer plusieurs facettes d’un même artiste sur le même disque. Par exemple, Le Choc et Les Seins de glace, que nous venons d’éditer, sont deux partitions totalement différentes, liées évidemment par le compositeur mais aussi par le genre du polar, sur deux décennies différentes, 70 et 80. Le bémol c’est que cela peut compliquer la production du disque, car parfois ce ne sont pas les mêmes producteurs, une partie du projet avance pendant que l’autre peut se retrouver bloquée. Certes, il est plus simple de sortir un disque pour une seule bande originale, mais quelquefois, il n’y a pas assez de musique pour faire un disque. Surtout avec Philippe Sarde qui écrit peu de musique pour chaque film, ce qui se justifie complètement à l’image. Mais pour l’exploiter en disque telle quelle, c’est délicat.

Avec cette ligne éditoriale qui rassemble des titres et des noms reconnus avec d’autres moins connus, cela vous donne une position de prescripteur qui sur dix ans maintenant est importante. Avez-vous des titres que vous êtes fiers d’avoir édité et d’avoir fait découvrir au public ?

Nous avons démarré un peu en trombe avec la musique du film de Philippe de Broca L’Incorrigible. La musique était assez populaire, comme le film et le compositeur Georges Delerue. Bizarrement cela n’était jamais ressorti en intégralité en CD, donc cela nous a plutôt bien lancé dans le milieu. Comme nous avons une liberté éditoriale totale, nous choisissons vraiment tous les disques que nous voulons sortir. L’un des plus exceptionnels a été la B.O. du film Obsession de Brian de Palma, composée par Bernard Herrmann. Nous avons été le premier label à proposer cette musique en édition complète. Au vu de la notoriété du film et du compositeur cela a été un beau succès (environ 4 000 exemplaires vendus), et on est très fiers de l’avoir proposée à la grande surprise des labels américains pour lesquels ce score était un véritable Graal.

Vous éditez aussi des musiques de séries télévisées. Y a-t-il des titres en particulier qui ont motivé votre intérêt envers la télévision ?

C’est la même démarche que pour les musiques de cinéma, on se renseigne sur les droits, on localise le matériel. L’un de nos premiers disques a été Pigalle la nuit, d’Éric Demarsan, une série récente d’Hervé Hadmar (Les Témoins, Romance). C’est Éric Demarsan lui-même qui nous avait parlé de la diffusion de cette série sur Canal Plus, et il ne trouvait pas de label pour l’éditer. La musique et la série nous ont plu. Nous n’avions pas encore prévu de créer une sous-collection consacrée aux séries. C’est chose faite aujourd’hui avec « Les Grandes Musiques du Petit Écran ». Dans cette collection, il y a du Delerue, du Bolling et bientôt du Serge Franklin… Le concept marche bien même si dans la tête des collectionneurs, la musique pour télévision serait moins intéressante que la musique de cinéma. Notre collection prouve le contraire. Quand on écoute le thème composé par Raymond Alessandrini pour Les Colonnes du ciel, (une série des années 80), cela a la même qualité et la même ambition qu’une musique écrite pour le grand écran. Il y a énormément de musiques de séries françaises des années 60-70-80 qui n’ont même pas eu la chance de sortir en 45 tours à l’époque. C’est un vrai travail de réhabilitation que nous menons avec des titres populaires et d’autres plus obscurs.

Le travail d’édition est très important quand on crée un objet physique. Vous accompagnez toujours vos sorties d’un livret et expliquez sur votre site la démarche d’édition. Vous pouvez nous en dire un peu plus ?

Cela ne s’arrête évidemment pas à la musique, même si nous apportons un soin particulier à la restauration sonore et au mastering. Nous essayons toujours de proposer un produit de qualité. Nous soignons au maximum la qualité visuelle du disque et au niveau du contenu éditorial nous faisons appel à des passionnés de B.O. et des connaisseurs qui apportent un regard à la fois informatif et analytique.

Comment fonctionne l’économie de Music Box Records ?

Notre économie se fonde sur le véritable public qui aujourd’hui achète sur support physique de la musique de film. C’est une catégorie de collectionneurs, ce que l’on appelle « une niche », un peu comme pour les éditeurs vidéo indépendants. Quand nous avons démarré en 2011, la vente de disque était déjà déclinante face à l’offre numérique légale mais aussi à cause du téléchargement illégal. Comme tous les labels, nous avons commencé avec un distributeur mais on s’est vite rendu compte que nos CD n’étaient pas pour autant mis en avant en magasin. Après réflexion, nous avons fait le choix de « vendre mieux » nos productions en nous adressant directement à notre clientèle de collectionneurs, principalement via notre site internet mais aussi auprès des boutiques spécialisées en musiques de films dans le monde. Grâce à cela, nous avons pu davantage fidéliser notre clientèle. Mais quand il y a dix ans on pressait un album à 1000 exemplaires, maintenant on serait plutôt autour de 750 exemplaires. Je pense que des majors ne peuvent pas avoir ce raisonnement, ces tirages leur paraîtraient ridicules. Mais c’est pourtant la réalité du marché de la musique de film. Donc aujourd’hui on est davantage entre 300 et 500 exemplaires pour des B.O. françaises. Il y a des exceptions, comme par exemple la sortie, ce mois-ci, de Cold Mountain avec la musique de Gabriel Yared. C’est un film international, donc on est sur un pressage de 1000 exemplaires. On s’adapte en trouvant le bon pressage. Cela arrive qu’on réédite un titre si nous sentons qu’il y a une très forte demande pour une édition épuisée, mais c’est rare. C’était le cas sur Trois hommes à abattre avec Alain Delon et la musique de Claude Bolling ou les musiques d’Ennio Morricone pour les films avec Jean-Paul Belmondo (Le Professionnel, Le Marginal, Peur sur la ville). Mais en général nous arrivons à bien cerner le marché.

Justement, Music Box Records est aussi une boutique en ligne qui vend les éditions d’autres labels. En dix ans, comment avez-vous vu évoluer la diffusion de la musique de film ?

Au départ, il y a dix ans, on ne vendait que les CD que l’on produisait. Et puis nous nous sommes aperçus qu’il y avait une demande de fans de B.O. qui achètent aussi des musiques d’autres labels internationaux spécialisés. Avec l’augmentation des frais de port à l’international, notre boutique a permis à ces clients de pouvoir regrouper plusieurs achats sur un même site. C’est pour cela que depuis 7 ans nous vendons sur notre boutique en ligne des CD neufs ou d’occasion de différents labels. Et ces ventes nous ont permis d’aider à financer nos propres productions.

Et qu’en est-il du vinyle ?

Comme beaucoup de labels, nous avons voulu faire l’expérience du vinyle avec la superbe musique de Francis Lai pour Madly (film obscur des années 70 avec Alain Delon et Mireille Darc). On a créé un bel objet avec une pochette originale, mais cela n’a pas marché comme nous le souhaitions. Concevoir un vinyle est très différent de la fabrication d’un CD : c’est plus compliqué, plus cher et plus fastidieux. Le culte autour du vinyle nous paraît totalement disproportionné et rétrograde, cela nous semble davantage un coup marketing. Donc nous restons sur notre créneau : le CD.

Dans quel écosystème évoluez-vous avec Music Box Records, en termes de concurrence, ou de partenaires ? Travaillez-vous avec des institutions, éditeurs vidéo, distributeurs et producteurs de films ?

Même quand on veut éditer la musique d’un film qui sort au cinéma, c’est la croix et la bannière pour avoir tous les éléments à temps et être synchrone avec la sortie du film en salles. Chacun travaille un peu dans son coin, tout le monde a la tête dans le guidon avec ses propres deadlines… C’était déjà compliqué avant la pandémie, alors en ce moment tout est encore plus ralenti. C’est difficile de faire bouger les services juridiques, d’avoir accès aux contrats ou aux archives.

Est-ce qu’il y a des manques que vous aimeriez combler dans la collection de Music Box Records ? Des rêves pour les dix prochaines années ?

Nous avons travaillé sur beaucoup de rééditions autour de compositeurs français incontournables. Alexandre Desplat est le grand absent de notre collection. Ce n’est pas faute d’avoir essayé car tous les projets de rééditions que nous lui avons proposés pour ses musiques de films français, ont été systématiquement refusés. Sinon, que rêver de mieux pour les dix prochaines années ?  Enrichir encore plus notre catalogue d’incunables et de raretés et fêter nos 20 ans !

Cet entretien prolonge et complète le dossier du 9e numéro de Revus & Corrigés – Hiver 2020 consacré à la musique de film.
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