Film emblème de la modernité européenne et acte de naissance du grand œuvre de Michelangelo Antonioni après une première période de recherches et d’expérimentations (La Dame sans Camélia, Le Cri…), L’Avventura ressort enfin en salles de cinéma et déplie une nouvelle fois sous nos yeux son voile de mystère opaque, toujours plus fascinant.

Texte originellement publié dans Revus & Corrigés n°8, automne 2020.

Anna a disparu. Au cœur du paysage déchiqueté des îles Éoliennes, elle s’est volatilisée sans laisser de traces, plongeant les personnages et nous-mêmes, spectateurs, dans un brouillard profond et lancinant. Anna s’évapore, et avec elle ce film qui naissait à peine, qu’Antonioni abrège tout d’un coup ; à peine esquissée la première demi-heure de film. C’est qu’on nous l’avait désignée comme conductrice de l’intrigue, Anna (Lea Massari), comme « héroïne » : elle était cette riche héritière pas très aimable qui se dispute avec son ami Sandro (Gabriele Ferzetti) au pied des roches abruptes de cette île abandonnée du monde. Elle nous promettait un autre film, connu de tous : une comédie de remariage d’un nouveau genre, ou bien le film d’un amour qui se meurt et qui, peut-être, renaîtra par miracle, au pied de ces mêmes volcans asséchés par les siècles… Qui sait ? On n’en apprendra pas davantage. Anna s’envole entre deux plans et ne restent que Sandro, trois couples dépareillés… Et Claudia (Monica Vitti) : cette fille discrète aperçue plus tôt ; ce visage d’énigme aux cheveux blonds fouettés par le vent dans ce désert de film qui, soudain, a perdu tout son sens.

Sombre gémellité

Anna a disparu. La même année (1960) que Janet Leigh dans le film d’Hitchcock. Psychose et L’Avventura sont des films jumeaux : c’est Nicolas Saada qui eut cette fulgurance. Jumeaux dans leur geste radical de tuer une fois pour toute la dramaturgie classique et de remettre violemment en cause les principes les plus élémentaires de l’identification du spectateur. Des deux côtés de l’Atlantique, Antonioni et Hitchcock sonnaient le clairon d’un cinéma moderne, depuis le cœur de deux des plus grandes industries cinématographiques occidentales. Psychose fut un soleil noir au-dessus de la décadence de l’âge classique hollywoodien ; L’Avventura, ce point de non-retour dont on ne sait au juste s’il marque la fin d’une époque ou l’aube d’un temps nouveau. Car cet horizon d’îles nues arrachées à l’immensité éternelle de la Méditerranée – cet abîme que Pollet (Mediterranée) et Godard (Le Mépris) allaient bientôt sonder – pourrait être les ruines d’un monde englouti, post-apocalyptique tout autant que le paysage d’un monde qui vient de naître. Une page blanche encore à écrire.

Anna a disparu, et les hommes errent sans but dans l’absurdité du monde, sortis de leur confortable cocon classique qui ordonnait l’univers et les choses, le destin, en un tout cohérent et intelligible. Les personnages de L’Avventura sont comme ceux de Pirandello : seuls (les églises sont désertes depuis bien longtemps), en quête d’une vérité qui se dérobe constamment. Le mystère de la disparition d’Anna, on le comprend vite, ne sera jamais résolu. Antonioni regarde ailleurs, à côté. Sandro cherche vaguement sa compagne ; il trouve Claudia dont il tombe amoureux. Elle ne cède pas et puis finalement, si. Dans une ville déserte qui ressemble à une ghost town poussiéreuse de quelque western oublié, quelque chose observe Gabriele Forzetti et Monica Vitti. En plan large la caméra avance, tout doucement : elle flotte. Ce regard non humain – pré ou post-humanité, comme on voudra –, c’est celui du néant. Le point de vue du vide, l’œil de l’abîme. La modernité.

Disparition et apparition

Anna a disparu, et Antonioni se trouve enfin. L’Avventura est le film qui voit naître le cinéaste de L’Éclipse (1962), de Blow Up (1966), de Zabriskie Point (1970) ou d’Identification d’une femme (1982). C’est le film d’une renaissance, un manifeste esthétique et politique en germe depuis Le Cri (1957) mais jamais exprimé avec autant d’assurance et de netteté. Un cinéaste s’invente, avec un corps de femme : L’Avventura fait apparaître Monica Vitti, comme une évidence. Elle traverse le cadre, au détour d’un plan, dans le dos de celle (Anna) que l’on pense encore être la maîtresse du film. Elle passe. Et puis elle reste. Lorsqu’Antonioni lui fait porter la chemise d’Anna dans le yacht au début du film, il signifie ceci : Monica Vitti se substitue aux héroïnes classiques, elle prend le relais. Désormais elle traversera les films comme une absence, comme une question laissée en suspens. Sur les grandes places vides, une histoire s’écrit malgré tout : dans le chaos du monde, Sandro et Claudia tâtonneront ensemble.

Anna a disparu, et c’est très bien comme ça.


L’Avventura

Michelangelo Antonioni, 1960, Italie / France

Théâtre du Temple
Au cinéma le 19 mai 2021

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