Quatorzième long-métrage d’un cinéaste qui n’est alors en activité que depuis six ans (!), Marché de brutes est un film noir de série B plutôt efficace signé par Anthony Mann, renommé plus tard pour ses westerns âpres et violents.

C’est amusant comme il y a dans Marché de brutes (horrible traduction française pour Raw Deal) l’application de toute la gamme de clichés, ou disons de passages obligés du film noir, et en même temps des nuances contraires. La typique voix off masculine et ténébreuse est ici celle d’une femme dans une narration à la première personne. Le cadre urbain est un temps troqué pour la forêt. La musique se pare étonnement d’une mélodie au thérémine – cet instrument soviétique électronique employé trois ans plus tôt par Miklós Rózsa dans La Maison du Docteur Edwardes (1945) qui sera à jamais connoté à la science-fiction par Bernard Herrmann dans Le Jour où la Terre s’arrêta (1951). Marché de brutes montre le goût d’Anthony Mann pour l’altérité, ce qui fera plus tard son succès dans ses westerns particulièrement violents, détournant le canevas classique du héros pour mettre en scène James Stewart en cowboy sociopathe.

Marché de brutes est l’un de ces films américains sans morceau de gras, sans superflu : une heure et dix-neuf minutes pour aller droit au but – on dirait presque du Samuel Fuller avant l’heure (il deviendra cinéaste l’année suivante, en 1949, avec J’ai tué Jesse James. A contrario de certains films noirs à l’intrigue brumeuse (comme Laura ou Les Tueurs), Marché de brutes fait du noir de B-movie, dans le meilleur sens du terme. Une histoire d’évasion, de mise à récupérer, de deal foireux. Dans la catégorie « avant l’heure », le film de Mann évoque aussi un autre Mann, Michael ce coup-ci, avec ce (anti-)héros qui manque de temps, qui ferait bien de s’évader du monde au lieu de se laisser avoir par la tentation de trop, façon McCauley dans Heat (1995). D’ailleurs, parlant d’évasion, Anthony Mann y offre une splendide leçon de mise en scène et de tension, notamment avec des plans pris depuis l’intérieur de la voiture de fuite, en vrai, sans transparence, préfigurant le célèbre plan du casse du Démon des armes (1950). Dès lors, il ne relâche plus la tension dans son film, jouant de ses cadres et de la photographie au noir et blanc burriné du grand John Alton (futur chef-op’ pour Minelli, Sturges, Brooks, Dwan…) pour rendre l’environnement urbain claustrophobique, agressif, autant que l’environnement forestier : de toute façon, on sait bien comment cette échappée – qui n’en est même pas vraiment une – va se terminer.

Cette efficacité se paye toutefois au prix de la faible caractérisation des personnages, de cet antihéros apathique interprété par Dennis O’Keefe à la rivalité féminine attendue entre Claire Trevor et Marsha Hunt. Là où le film Marché de brutes est original laisse d’autant plus apparaître les endroits où il est conventionnel. Mais il figure déjà comme un jalon dans la carrière d’Anthony Mann, à l’orée d’une année 1950 rythmée par pas moins de quatre films : un film noir, La Rue de la mort, et trois westerns, Les Furies, La Porte du Diable et Winchester ’73. La décennie qui vient donnera l’opportunité à Anthony Mann d’explorer pleinement le nihilisme qui habite sa carrière et qui, dans Marché de brutes, lui permet déjà de se sentir à l’aise dans la noirceur du genre.

MARCHÉ DE BRUTES
(Raw Deal)

Anthony Mann, 1948, États-Unis

Rimini Éditions
En combo Blu-ray / DVD le 15 juin 2021

En complément, un entretien avec le critique Jacques Demange (Positif) qui revient notamment sur la mise en scène d’Anthony Mann (15 min.). Également, un livret de 28 pages, « La fureur des hommes », signé Christophe Chavdia.
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