Présenté au Festival de Cannes 2021, en version restaurée dans la section Cannes Classics, F for Fake (1973) d’Orson Welles est un essai à la portée toujours remarquable sur l’image et ses falsifications. Ou comment, même dans la dernière partie de sa carrière, Orson Welles avait encore et toujours cinquante ans d’avance sur ses contemporains.

Sacré Orson. Il avait dit qu’on l’aimerait quand il serait mort, et c’est toujours vrai. Il y a trois ans, le petit monde cinéphile découvrait, disons, plutôt interloqué, The Other Side of the Wind, ce film inachevé tourné dans les années 1970, assemblé en 2018 par Filip Jan Rymsza et diffusé sur Netflix. Une sorte de film-monstre, hybride, intenable, où Welles se moque des formes du cinéma de son temps pour en même temps réfléchir aux images de demain. Mais The Other Side of the Side était condamné à rester cette sorte de prototype, justement par ce caractère inachevé, presque bâtard, plutôt qu’un film en soi. Durant la même décennie, Orson Welles se lancerait d’ailleurs dans un certain nombre de films qu’il laisserait inachevés pour diverses raisons. Mais à ce désordre monstrueux, F for Fake (ou Vérité et mensonges pour son titre français) en serait un miroir plus édifiant, et malgré tout, le plus achevé. C’est aussi une production tournée à la même époque, c’est aussi un projet qui a fortement dérivé par rapport à la promesse originale, c’est aussi un film qui réfléchit à l’image de demain. Welles, en maître bonimenteur, magicien ou arnaqueur, c’est selon, raconte en creux l’histoire du cinéma, l’histoire d’Hollywood, ces tours de passe-passe, ce divertissement construit sur les apparences. Et les déceptions qui se trouvent derrière ce manège enchanté, qu’il connaît si bien depuis La Splendeur des Amberson (1942), son deuxième long-métrage qui fut pour lui une expérience si douloureuse après la gloire de Citizen Kane (1941). D’ailleurs, même dans les années 70, Welles n’avait pas digéré cette affaire, et fantasmait encore à tourner une autre fin à La Splendeur des Amberson, avec Joseph Cotten et le reste des acteurs encore vivants. Cette désillusion embrasse évidemment F for Fake, qui est un film fondamentalement amer et cynique.

Welles interroge notamment la vie du faussaire Elmyr de Hory (connu pour ses faux de Modigliani, Matisse, Renoir et d’autres…), à travers son biographe, Clifford Irving, qui s’avère être lui-même un auteur fantoche. F for Fake embarque le spectateur dans une récit vertigineux et sidérant autour de la notion de faux, et surtout, de sa valeur. Pourquoi le faux est-il faux ? Le faussaire est-il auteur ? Pourquoi ne pourrait-il pas l’être ? Pourquoi le faux ne serait pas art ? Et sinon, sempiternelle question : qu’est-ce que l’art ? À cette histoire déjà rocambolesque, Welles y associe l’histoire hollywoodienne par le prisme de Howard Hughes, dont la vie et les promesses incroyables côtoient aussi de près le bidon – par ailleurs un homme qui avait aussi des doubles, des « faux ». Et dont le biographe, bidon lui aussi, n’était autre que… Clifford Irving. Plus tard, on croise aussi Dalí dans une histoire tout aussi improbable impliquant des œuvres inédites qui ne le sont pas tant que cela. Ou peut-être juste fausses. Mais inédites quand même.

Pour ce gigantesque et génial exercice d’usurpation, Orson Welles s’entoure de son homme de confiance pour l’image, Gary Graver (qui tourne également pour The Other Side of the Wind), du documentariste François Reichenbach (qui par ailleurs terminera le film, et dont on a redécouvert l’année dernière le premier long-métrage, le génial L’Amérique insolite) ainsi que du compositeur Michel Legrand. Bref, des collaborateurs attachés autant qu’à lui à une forme de liberté, d’expérimentation. Welles joue ainsi avec le rythme de l’image, son format (16 mm, 35 mm, 1.66, scope…), ses compositions, ses significations ; F for Fake ne ressemble à aucun autre film. Et puis ce serait un film d’amour pour Orson, concrétisant le coup de foudre pour l’actrice croate Oja Kodar, devenue sa muse, collaborant également à The Other Side of the Wind. Bien plus qu’une actrice, d’ailleurs, bien plus qu’une muse, en fait, une collaboratrice à part entière, créatrices de certaines séquences, bref, quelqu’un qui avait de l’influence sur lui. Et ça n’est pas rien de le dire.

Au même moment, le Nouvel Hollywood explore un nouveau rapport au réel et à la désillusion de l’Amérique. C’est l’époque de The Last Movie (1971) de Dennis Hopper, Pat Garrett & Billy le Kid (1973) de Sam Peckinpah, du Canardeur (1974) de Michael Cimino. Orson Welles, en franc-tireur, a déjà quarante longueurs d’avance. Du haut de son génie un peu trop conscient, il pensait que tous les grands artistes américains qui se pâmaient devant son art le suivraient, le soutiendraient dans cette nouvelle direction du cinéma. Que F for Fake lui permettrait de mettre fin à son exil européen, de revenir à Hollywood, et d’y terminer son œuvre. Il n’en sera rien, ce sera un échec de plus. Deux ans après sa sortie, en février 1975, Orson Welles accepte de recevoir un prix honorifique à l’American Film Institute et, devant une assemblée saluant chaleureusement son génie, en profite pour quémander de l’argent, notamment pour achever The Other Side of the Wind. Personne ne l’aide, évidemment. C’est comme si le film de paria qu’est F for Fake avait contribué à le reléguer à tout jamais à ce statut de paria. Welles était le génie américain dont le cinéma américain ne savait pas quoi faire. 

Lors de sa présentation de la version restaurée du film au Festival de Cannes cette année, Frédéric Bonnaud, le directeur de la Cinémathèque française (qui a restauré le film), a rappelé que le film avait 50 ans d’avance. Et par conséquent, que nous, heureux spectateurs, étions pile à l’heure pour le découvrir. Maintenant que le rapport au faux fait partie de notre quotidien, entre Internet et les réseaux sociaux, F for Fake apparaît comme un essai capital. Ni un « classique », ni un « film de patrimoine », un film de notre temps. « Nous, menteurs patentés, espérons servir la vérité. » Sacré Orson.




F FOR FAKE
(Vérités et mensonges)

Orson Welles
1973
France, Iran, Allemagne de l’Ouest

Festival de Cannes 2021
Cannes Classics

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