Servi par une magnifique version 4K, In the Mood for Love ressort enfin dans les salles françaises. L’amour aussi éternel que fugace, le souvenir tenace mais lointain : même 20 ans après, on ne ressort pas indemne de ce chef-d’œuvre.

Article paru initialement dans Revus & Corrigés N°9 – Musique de film

Tout ça n’aura été qu’une parenthèse, un rêve qui ne pouvait durer, et pourtant le sentiment éternel qu’ils ne vivront plus jamais rien d’aussi beau. Lorsque M. Chow (Tony Leung) emménage à côté de chez Mme Chan (Maggie Cheung), les dés sont déjà jetés. Ils sont mariés, et pourtant si seuls. Le mari de Mme Chan est toujours en voyage d’affaires, l’épouse de M. Chow toujours partie. En réalité, les deux époux absents se voient et s’aiment en cachette. In the Mood for Love raconte l’histoire de ceux qui restent. Ils restent dans la rue, dans leur cuisine ou sous le porche qui les protège de la pluie. Ils restent car il le faut : la société le dicte, les voisins les regardent. Alors quand ces deux solitudes se rencontrent, elles se comprennent. De deux âmes esseulées naît un couple interdit et pur.

Une vie à attendre

In the Mood for Love est un film consacré à la beauté hallucinante de ses acteurs. Personne n’est plus classe que Tony Leung fumant une cigarette en portant élégamment la chemise. Personne n’est plus éclatante que Maggie Cheung dans l’une de ses dizaines de robes à motifs parfaitement ajustées à ses hanches, qu’elle porte même pour aller chercher une soupe de sésame au marché de nuit. Par  contraste, le mari et la femme absents n’apparaissent jamais clairement à l’écran. Même quand ils sont présents dans une scène, un mur ou un paravent les sépare de la caméra. A quoi ressemblent-ils ? Ils sont beaux si l’on en croit le meilleur ami de Chow. Nous n’en avons jamais la preuve. Tout est caché ou diffus dans le film de Wong Kar-wai : l’amour, le visage de l’autre, le mensonge. Le cadre est constamment  bouché car les personnages sont en apnée. Les alcôves et les couloirs les étouffent. Il y a ce plan saisissant de Chow, assis dans la cuisine avec son cuiseur à riz dans les mains, encore une cigarette au bec, qui ne fait rien ; une vie à attendre, une vie à espérer, mais à espérer quoi ?

« J’avais du temps libre, je voulais entendre votre voix » dit Chow lors de leur premier dîner clandestin. Les amours clandestines de Chow et Chan prennent d’abord la forme d’un jeu : ils imaginent comment leurs époux respectifs se sont séduits. En rejouant les scènes adultérines, ils façonnent leur propre partition amoureuse, faite autant de désir que de douleur. Chaque détail prend de l’importance dans ce ballet nocturne : un coup de téléphone, une main tendue, un repas rapporté et mangé en catimini dans la chambre de l’autre. Le plus important est de ne pas éveiller les soupçons. Quand Chow se propose d’offrir son parapluie à celle qu’il aime, elle lui rétorque : « Les voisins sauront que c’est le vôtre. » Quand on se relève la nuit et que tout le monde dort, chaque craquement de parquet semble décuplé, on se dit qu’on va réveiller la maison entière. Chan et Chow craignent la même chose. Wong Kar-wai s’amuse à surmixer tous ces sons du quotidien, du moins tous ceux qui pourraient éveiller les commérages. Ce choix rend le film très sensitif : aux moments clés, le simple bruit de pas de Chan vous soulève le cœur d’espoirs et de craintes. La tendresse désespérée de cette tête posée sur l’épaule, à l’arrière d’un taxi, ne peut pas sauver tous leurs non-dits et leurs silences.

« Ai-je tout de même un peu compté ? »

Mais alors pourquoi ce film, sorti en 2000, est-il devenu le parangon de la romance au cinéma ? La copie restaurée 4K rend la réponse évidente : sa splendeur plastique est telle qu’elle donne à la fois envie de se perdre dans ces rues du Hong-Kong de 1962 – aujourd’hui disparues –, à espérer y croiser la démarche chaloupée de Maggie Cheung, et envie de tomber amoureux, quitte à en souffrir. Wong Kar-wai n’est pas un cinéaste sadique : il offre à ses personnages des oasis de douceur absolue. Si ces derniers sont enfermés par la ville et ses conventions sociales, il fait bon y vivre et y jouer au mah-jong. C’est par la musique que vient la romance : le thème mythique de Shigeru Umebayashi [1] raconte les frôlements timides des corps, il caresse les déambulations de ses héros. Jamais monter ou descendre un escalier n’avait été si sensuel. Jamais deux regards qui se croisent n’avaient autant été appelés à se toucher. Chow et Chan savent que tout cela n’est pas voué à durer : ils pensent un temps partir ensemble à Singapour, sans vraiment se le dire, sans vraiment y croire. Chow dit adieu à sa belle amante sur ces mots : « Ai-je tout de même un peu compté ? » Les tempos jazz de Nat King Cole y répondent par le malicieux « quizas, quizas, quizas » : « Les jours s’écoulent ainsi/ Et je désespère/ Et toi, toi tu réponds toujours/ Peut-être, peut-être, peut-être.» Une fois cette atmosphère d’aimer passée, plus aucun retour en arrière n’est possible. Reste un immense rêve, teinté d’espoir ici et là. Se replonger dans In the Mood for Love, toutes larmes sorties, c’est se rappeler que l’on aime un temps, un lieu, un espoir, une projection romantique, et qu’on espère égoïstement, tel un spectre, toujours un peu hanter les nuits de la personne qui nous a échappé.

IN THE MOOD FOR LOVE
Wong Kar-wai, 2000, Hong-Kong
La Rabbia
Au cinéma le 21 juillet

[1] Contrairement à ce qui est couramment pensé, cette musique n’est pas une composition originale pour le film mais reprise du film Yumeji (1991) de Seijun Suzuki.

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