Longtemps resté invisible après sa sortie en 1964, Soy Cuba est la première coproduction soviéto-cubaine destinée à promouvoir la révolution cubaine dans le monde – finalement, c’est davantage un manifeste esthétique et poétique pour une croyance absolue du cinéma. Récemment restauré en 4K, le film de Mikhaïl Kalatozov retrouve les écrans grâce à Potemkine Films.

Texte originellement publié dans Revus & Corrigés n°9, hiver 2020.

« Si les gens avaient vu Soy Cuba à sa sortie, le cinéma n’aurait sans doute pas été le même [1]. » Ces mots de Martin Scorsese traduisent bien le choc qu’a représenté pour lui et pour Francis Ford Coppola la découverte du film de Mikhaïl Kalatozov, réalisé en 1964. Les deux comparses décidèrent de faire découvrir ce joyau méconnu au monde entier en le distribuant en 1995. Scorsese l’avait découvert au moment de préparer Casino et il avait retrouvé, grâce à Soy Cuba, la flamme de la réalisation. Alors pourquoi est-il resté dans les étagères de l’ICAIC (Institut cubain des arts et de l’industrie cinématographique) à La Havane durant si longtemps ? Comment expliquer cette disparition des mémoires ?

Impression d’une révolution

Au début des années 1960, Cuba, dirigé par Fidel Castro, entreprend un rapprochement avec l’Union soviétique car l’île est sous le joug du blocus imposé par les États-Unis. Ce rapprochement politique et militaire devient aussi culturel lorsque l’URSS décide d’entreprendre la première coproduction cinématographique soviéto-cubaine, une alliance entre l’ICAIC et les studios Mosfilms. C’est le réalisateur Mikhaïl Kalatozov, devenu une gloire nationale depuis l’obtention de la Palme d’or pour Quand passent les cigognes en 1958, qui est choisi pour mener à bien le projet. Kalatozov part avec une imposante équipe de  techniciens soviétiques, parmi lesquels son directeur de la photographie, Sergueï Ouroussevski, ainsi que le poète Evgueni Evtouchenko. Ils arrivent à Cuba avec beaucoup de naïveté et de romantisme sur la révolution. Ils visitent l’île et sont rapidement subjugués par son ambiance enivrante très éloignée de la froideur soviétique. Pour Evtouchenko, le film doit être un poème épique destiné à promouvoir la révolution cubaine dans le monde. Les Cubains adjoignent à l’équipe un coscénariste cubain, Enrique Pineda Barnet, qui leur fait plusieurs suggestions, dont celle de découper le récit en plusieurs tableaux racontant le pays avant la révolution, à travers une voix off, et ne comprenant pas de personnage principal.

 

Après plus d’un an de préparation, le tournage peut enfin commencer le 26 février 1963. Il durera 14 mois. Kalatozov et Ouroussevski ont une totale liberté et en profitent pour expérimenter les audaces visuelles les plus folles. La caméra va littéralement s’envoyer en l’air lors de plans-séquences vertigineux, qui, 65 ans plus tard, impressionnent toujours par leur complexité et leur puissance graphique, la séquence des funérailles étant devenue l’une des plus commentées de l’histoire du cinéma. Les deux hommes ont une exigence sans fin, pouvant attendre des jours avant d’obtenir le ciel nuageux qu’ils souhaitent rendre à l’image. Selon eux, « le ciel doit être aussi brillant qu’un cristal de sucre » et pour parvenir à ce résultat, Ouroussevski utilise une pellicule infrarouge réservée à l’armée soviétique. Le tandem multiplie les prises de vue et les angles de caméra, tournant la plupart du temps avec un objectif grand angle et atteignant au final 14 kilomètres de rushes ! Bela Fridman, l’épouse d’Ouroussevski, est chargée de la distribution. Elle recrute les comédiens dans la rue, dont Luz María Collazo qui interprète la prostituée en proie aux assauts d’Américains libidineux, et choisit des comédiens européens, et notamment français (Jean Bouise !), pour incarner les « vils yankees ». Kalatozov, qui avait passé une année à Hollywood, fait d’ailleurs explicitement référence à l’âge d’or de la comédie musicale dans une scène où des marins américains arrogants tentent d’agresser une jeune Cubaine dans la rue.

Révolution contrariée

Lorsque le film est enfin achevé et sort sur les écrans de La Havane et Moscou en 1964, c’est la douche froide. Les Cubains ne se reconnaissent pas dans cette peinture exaltée de la révolution qu’ils trouvent trop formaliste et trop éloignée de leur culture et de leur sensibilité. Les autorités soviétiques non plus ne sont guère emballées et voient d’un mauvais œil l’opulence américaine montrée à l’écran, qui va à rebours des discours anti-impérialistes officiels. Le film ne reste qu’une semaine à l’affiche avant de tomber peu à peu dans l’oubli, devenu le vestige d’un passé englouti dans les illusions de la révolution. Bien que Soy Cuba soit indéniablement une œuvre de propagande, glorifiant sans nuance la révolution castriste, sa force cinématographique résiste à cette volonté édifiante, encore aujourd’hui. Outre le travail de la caméra proprement ahurissant, mêlant acrobaties et trouvailles en tous genres, réussissant à faire louvoyer l’appareil du toit d’un hôtel à l’intérieur d’une piscine, qui en fait un manifeste esthétique rarement égalé, Soy Cuba est aussi admirable par son caractère éminemment poétique. Kalatozov réussit à (re)créer un monde foisonnant plein de grâce et de fureur, bousculé autant par sa richesse que par sa pauvreté, et finalement emporté par une croyance absolue du cinéma qui irrigue chaque pore de l’image.

SOY CUBA

Mikhaïl Kalatozov, 1964, Cuba / URSS

Potemkine Films
Au cinéma le 20 octobre 2021

 Soy Cuba est également édité en combo Blu-ray / DVD par Potemkine. En complément de l’édition : un livret de 80 pages comprenant des lettres envoyées par Sergueï Ouroussevski (directeur de la photographie) à sa femme pendant les repérages pour le tournage de Soy Cuba. Parmi les bonus, on trouve un contenu très riche avec le documentaire Soy Cuba : le mammouth sibérien de Vicente Ferraz, exhaustif sur la genèse du film (2004, 90 min.) ; un entretien avec Martin Scorsese (2003, 27 min.) ; plusieurs modules par  François Albera, historien du cinéma : « Kalatozov, le cinéaste » (20 min.), « Kalatozov et Ouroussevski, un duo artistique » (16 min.), Le contexte historique » (18 min.) et « La réception du film » (12 min.), par François Albera, historien du cinéma ; une analyse de séquence par l’enseignante et experte en cinéma soviétique Eugénie Svonkine (30 min.) ; un entretien avec Claire Mathon, directrice de la photographie (20 min.) ; et enfin le film vu par Hicham Lasri, cinéaste marocain (6 min.)

[1] Dans l’entretien avec Martin Scorsese, présent dans le complément.

0