Co-fondateur de la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, Pierre-Henri Deleau est une légende de la cinéphilie. Il pilote aujourd’hui la direction artistique du Festival International du Film d’Histoire de Pessac. Après une première rencontre en 2019, nous avons retrouvé ce passionné intarissable pour parler de l’histoire du festival, et de son implication en son sein.

Il donne rendez-vous à onze heure du matin, salle du petit-déjeuner de l’Holiday Inn. On craint d’abord de ne pas le croiser. À 10h30, l’attachée de presse nous envoie un SMS : l’interview doit être décalée, M. Deleau doit rejoindre le Conseil d’Administration qui se tient à 11h30 au cinéma, sa présence est très importante, la thématique de l’an prochain y sera discutée. « Il a dû oublier quand il vous a proposé ce rendez-vous hier », nous avertit-on. Sauf qu’il est injoignable. Alors, on glisse une tête salle du petit dej, sait-on jamais. Et il est là. Là où il a dit qu’il serait. Devant un verre de jus d’orange, un café, une omelette, quelques tartines. Tranquille. Il a coupé son téléphone, profite de son petit déjeuner. On s’approche. Il nous reconnait, nous invite à le rejoindre, prendre un café. Le Conseil d’Administration ? « Ca ne commence jamais à l’heure, ces choses là », s’amuse-t-il. Mais Pierre-Henri Deleau n’est pas le genre d’homme à ne pas honorer ces rendez-vous. Dans moins d’une heure, il sera à cette réunion. Peut être un peu en retard, mais présent. D’abord, il nous raconte comment il a contribué à fonder ce festival dont il est le directeur artistique. 

L’atout mystère

« Ça remonte à loin ! » . Pierre-Henri Deleau s’en souvient pourtant très bien. Il connaissait Alain Rousset, l’actuel Président du conseil régional de Nouvelle-Aquitaine, et toujours très présent au Festival de Pessac, à l’époque Maire de la ville. « Un jour il m’appelle : il souhaite faire un festival de cinéma à Pessac». Pierre-Henri Deleau ne connait pas du tout le coin, mais il prend un billet de train pour y déjeuner avec l’édile. « Sur place, il n’y avait rien à part un petit cinéma. La place principale n’était pas belle et refaite comme aujourd’hui. C’était déprimant. J’ai dit à Alain, désolé, mais faire un festival ici, c’est impossible ». Pour exister, un festival à besoin de quelque chose pour se différencier. Mais Alain Rousset sait que sa ville a un atout. Il adresse un grand sourire à l’ancien patron de la Quinzaine des Réalisateurs, et l’emmène déjeuner dans un petit restaurant. L’homme politique lève son verre de rouge à l’attention de son ami Deleau. « Il me dit : voilà l’atout de Pessac ». Un Bordeaux millésimé. La petite ville est au coeur de l’un des plus prestigieux bassin vinicole du monde. Et Rousset, en édile local, connaît tout le monde, chaque propriétaire à 40 kilomètre à la ronde est un ami. Alors voilà l’idée : chaque soir du festival, un grand repas-dégustation dans un domaine de la région. Des films et du vin. Pierre-Henri Deleau se laisse convaincre. Après tout, ça peut marcher. Enfin peut être pas suffisamment pour faire venir des stars internationales – inutile de rêver boxer en même catégorie que Cannes. Et pas question de devenir un énième festival d’avant-première. Alors, le directeur artistique a une idée : un festival d’Histoire et de cinéma, qui réunirait historiens, réalisateurs et cinéphiles, pour une série de conférences, films en compétition et rétrospectives, chaque année rassemblées autour d’un thème. Et pour sa 31e édition en 2021 (prévue initialement en 2020 puis reportée suite aux consignes sanitaires), le Festival International du Film d’Histoire (FIFH) propose une thématique riche et passionnante : le XIXe Siècle. 

Affiches du Festival International du Film d’Histoire de Pessac, pour les éditions de 1990, 1994, 2008, 2009, 2010, 2015, 2017 et 2019.

À côté de l’habituelle compétition, dont la sélection est menée par les équipes du fameux cinéma Jean-Eustache de Pessac et son directeur François Aymé, de nombreux documentaires et conférences sur la Russie des Tsars, le Second Empire, la Commune ou le corset, le FIFH propose donc une sélection de plus de cinquante films de patrimoine traitant du XIXe siècle. On y retrouve pêle-mêle le Germinal d’Yves Allegret (1962) aux Les Duellistes de Ridley Scott (1977), ou encore La Ruée vers l’Or de Charlie Chaplin (1925), et bien sûr plusieurs films de Visconti. De quoi traverser ce siècle fondateur, où le vieux monde de l’aristocratie est bientôt remplacé par le triomphe des machines. Avec comme point d’orgue la naissance du cinéma, art démocratique et industriel par essence, qui clôt le XIXe siècle, et représenté dans la sélection de Pessac avec le film de Thierry Frémaux sur les vues Lumière, Lumière ! L’aventure commence (2016). « L’idée, c’était de voir tout ce qui avait marqué le XIXe siècle », explique Pierre-Henri Deleau, citant à la fois la modernité et l’invention du train avec Le Mecano de la « General » de Buster Keaton (1928), et la colonisation avec Khartoum de Basil Dearden (1966), par exemple. « D’autre part, poursuit le directeur artistique, le XIXe siècle, c’est le siècle des grands écrivains, en Russie, Tolstoï et Dostoïevski, en France, Zola, Dumas, Balzac, et au Royaume-Uni, Dickens, qui vont inspirer énormément le cinéma ». Ce qui donne aussi pas mal de choix. « Et enfin, si vous réfléchissez bien, 99% des westerns se passent au XIXe. Il y a donc beaucoup, beaucoup de matière ». Pierre-Henri Deleau explique sa méthode pour composer la sélection de films classiques : il prend une feuille et note les œuvres correspondant à la thématique qui lui viennent à l’esprit. Sur le XIXe siècle, il arrive rapidement à une liste de 650 films. « À partir de là, commence pour moi la frustration. Certains films ne pourront en effet pas être montrés, pour des problèmes de droits ou de copies indisponibles ». Une sélection naturelle qui a le mérite d’aider à réduire la liste. « Par exemple, pour évoquer Napoléon, j’avais envie de montrer cinq films : le Napoléon d’Abel Gance (1927), le Napoléon de Sacha Guitry (1955), Austerlitz de Gance (1960), Waterloo de Bondartchouk (1970), et enfin Le Diable Boiteux de Guitry (1948), sur Talleyrand. Aucune de ces copies ne sont disponibles ». Finalement, on verra Napoléon à Moscou dans le Guerre et Paix de King Vidor (1956). Mais Pierre Henri-Deleau regrette de passer un peu à côté de ce personnage important du siècle. « C’est frustrant ! Sur l’Afrique, j’aurais aimé aussi montrer Zoulou de Cyril Endfield (1964), qui raconte la dernière bataille des Zoulous contre les Anglais », qui se conclura en 1879 par la fin de la nation zoulou indépendante et  le début de la colonie britannique en Afrique du Sud. À nouveau, pas de copie disponible. 

Un siècle chasse l’autre

Pourtant, à regarder la sélection 2021 des redécouvertes proposées par le Festival de Pessac, on n’imagine pas que Pierre-Henri Deleau puisse avoir autant de regrets. Mais il insiste. « Tout de même, le Napoléon de Gance, alors qu’on célèbre le bicentenaire, ils auraient pu le rendre disponible ». Il sait bien qu’une restauration est en cours, qu’on promet flamboyante. Ça le fait rire. « Ce film est restauré tout les dix ans. À chaque fois on nous promet la meilleure version, la plus proche de ce que Gance voulait faire, avec des trucs en plus. Ce film, c’est le monstre du Loch Ness ! » Et en attendant, le film est bloqué. Pierre-Henri Deleau aurait aimé montrer plus de films de Gance, l’un de ses cinéastes de chevet. « Il a eu une carrière en dents de scie, il a réalisé des chefs d’œuvres et des films assez ridicules. Mais quand même, c’était un génie. Il est à la France ce que Griffith est aux États-Unis ». Leurs films sont à la fois des révolutions techniques portées par l’idée que le cinéma marque l’histoire. Ce que montrent les films de Gance, mais aussi la plupart des films de la sélection de Pessac, c’est l’Histoire en marche. « À chaque fois, un siècle chasse l’autre, et c’est ce qu’on avait envie de montrer », explique le directeur artistique, qui se réfère à la Nouvelle Vague qu’il a bien connue, comparant Godard, Truffaut, Rivette et les autres aux héros d’un nouveau siècle. « Quand ils sont arrivés, ils ont assassiné le cinéma qui les précédait, les Jean Delannoy, les André Cayatte, qu’on redécouvre aujourd’hui ». Deleau le rappelle, rien de surprenant : l’histoire de l’art n’est faite que de ça. « Les parnassiens ont assassiné les symbolistes, qui eux même avaient assassiné les naturalistes, et ainsi de suite. »

L'une des perles de l'édition 2021 du Festival : Évariste Gallois d’Alexandre Astruc (1965).

Finalement, on comprend que ces regrets mis à part, Pierre-Henri Deleau est plutôt satisfait de cette sélection. « Il y a de quoi se faire plaisir. Et il y a des petites perles. Par exemple, Évariste Galois, d’Alexandre Astruc (1965), un film sur ce personnage historique trop méconnu, qui a inventé les mathématiques modernes à dix-sept ans et demi ». Le film ne dure que vingt-cinq minutes, mais Pierre-Henri Deleau est de ces cinéphiles qui enrichissent les œuvres de leur érudition. « Évariste Gallois, c’est le Rimbaud des mathématiques ! A même pas dix-huit ans, il révolutionne la science, mais ses trouvailles n’intéressent personne. À vingt ans, il meurt dans un duel au pistolet. Et ce qu’il a découvert en 1875, Henri Poincaré va le découvrir à son tour en 1928, cinquante ans plus tard. Le film d’Astruc sur cette histoire est formidable. C’est d’une noblesse d’inspiration et d’une beauté d’écriture qui font rêver. On comprend par ce film ce qu’est un vrai artiste : s’il ne peut pas faire ce qu’il veut, il meurt ». À travers cette sélection, c’est finalement toute la richesse et la diversité du siècle qui est illustrée. « Mais je n’ai pas fonctionné par thème, ou par époque de films », précise Pierre-Henri Deleau. « Ça s’est vraiment fait comme ça. Je ne pensais qu’aux films. Je vois aujourd’hui 1 000 à 1 200 films par an. Avant, j’en voyais 2 000 facile chaque année, depuis l’âge de vingt ans ». Il en a 79 aujourd’hui, on fait vite le calcul. Près de 118 000 films vus, il y a de quoi faire. « Il y en a bien sûr beaucoup que j’oublie, mais les marquants, ils sont là » – Pierre-Henri Deleau montre sa tête du doigt.

Pour l’Histoire

En parallèle de cette sélection patrimoniale, Pierre-Henri Deleau sélectionne aussi les documentaires d’histoire qui sont présentés au festival. « Ça, j’adore. Car c’est la meilleure université populaire du monde. Et on a enfin levé l’omerta sur certains sujets sensibles. On peut maintenant dire dans un documentaire que l’armée française a torturé en Algérie. De la même manière, qui savait, il y a trente ans que l’illustre Coco Chanel était une espionne allemande ? Maintenant, on peut le dire ici, dans des films. Mais il faut savoir être dialectique, comme on peut apprécier la pensée d’Heidegger tout en admettant qu’il a été nazi ». Comme toujours, quelques films retiennent particulièrement l’attention du directeur artistique. « Il y a par exemple cette année un documentaire sur un massacre qui a eu lieu à l’institut dentaire de Paris à la libération. 40 hommes et femmes, ligotés, tués d’une balle dans le dos et jetés dans la Seine. Parce qu’ils étaient considérés comme collabos. Un meurtre en série organisé par un capitaine de gendarmerie, qui n’a jamais été inquiété parce qu’il avait été résistant. C’était peut être vrai, mais par ailleurs, c’était un criminel de guerre… ». On se note le film, Règlements de comptes à l’Institut , de Joseph Beauregard (2021), et Pierre-Henri Deleau s’apprête à embrayer sur un autre documentaire, une autre histoire, lorsqu’une employée de l’Holiday Inn arrive, un téléphone à la main. Le Conseil d’Administration s’impatiente. Le directeur artistique répond au téléphone, très calme. « Jarrive, j’arrive. Mais commencez sans moi. De toutes façon, si je suis seul, si je suis minoritaire, alors mon avis ne compte pas », il éclate de rire, se lève de table. Au Conseil d’Administration le thème choisi pour 2022 sera « Masculin-Féminin ». L’histoire ne dit pas si l’idée était portée par Pierre-Henri Deleau, ou non. Une chose est sûre : il va faire travailler sa mémoire pour proposer une sélection de classiques et de découvertes. 

 

 

L’édition 2021 du Festival International du Film d’Histoire de Pessac s’est tenue du 15 au 22 novembre 2021. Rendez-vous en 2022 pour retrouver le Festival autour de la thématique « Masculin-Féminin ».

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