Le 17 mai dernier, la sélection Cannes Classics du Festival de Cannes s’ouvrait sur la projection de La Maman et la Putain de Jean Eustache, le secret le mieux gardé de la cinéphilie française. En 1973, Jean Eustache présentait son film sur la Croisette. Film provoquant et instinctif, le Grand prix du Jury qui lui est accordé nourrit la légende en train de s’écrire d’un film qui sera par la suite longtemps bloqué et dont nous découvrons aujourd’hui la version restaurée.

Quand, en 1973, Jean Eustache présente sur la Croisette son neuvième film, La Maman et la Putain entouré de ses acteurs, déjà très connus pour certains, le film suscite des réactions de haine de la part d’un public choqué par l’exposition sans détour de la vie sexuelle des personnages durant 3h40. En effet, le film traite du triangle amoureux entre Alexandre (Jean-Pierre Léaud), jeune anarchiste désœuvré, sa maîtresse Veronika (Françoise Lebrun) et Marie (Bernadette Lafont), la femme avec qui il vit et devant laquelle il ne se cache pas. L’année 1973 fut définitivement celle des scandales pour le Festival de Cannes puisque était également présenté La Grande Bouffe de Marco Ferreri, critique acerbe des excès en tous genres de la société de consommation. Dans La Maman et la Putain, Jean Eustache compose avec les nouvelles valeurs post-soixantuitardes, dont la libération sexuelle des femmes, et propose une critique de la vision mythique de cette période. Certes, le film est un parfait reflet des tourments et des angoisses qui agitent la jeunesse de l’époque mais il insiste sur le caractère bourgeois de cette révolte dans tout ce que cela contient de violent et de dérisoire.

Voix intérieures

Alexandre et Veronika se rencontrent sur les chaises d’un café, au milieu d’un Paris qui n’existe plus, et l’on suit alors l’évolution de leur relation au travers de discussions interminables sur leurs expériences passées. Le personnage joué par Jean-Pierre Léaud, sorte de double – cela devient une habitude – de Jean Eustache, aime disserter sur la médiocrité des choses et de l’humain devant des femmes circonspectes. Bien qu’en apparence improvisés, les dialogues sont récités à la virgule près par les comédiens. La répétition des mots et les expressions d’argot employés dessinent une bulle d’étrangeté autour de personnages et en fait des êtres immédiatement remarquables. Alexandre écrit sa vie en temps réel et se rassure par la parole. Non seulement aucune situation ne doit lui échapper mais il tente de transformer chacune d’elle pour en faire un épisode digne d’intérêt. Son phrasé théorique se heurte aux mots crus et spontanés de Veronika qui ne cherche jamais à plaire, bien au contraire. En mettant des mots sur ses désirs, elle incarne la voix de la provocation au sein du film et n’hésite pas à bousculer Alexandre, et par là-même le spectateur, dans son équilibre illusoire. Par dessus tout, il y a quelque chose de rafraîchissant à voir ces personnages prendre la vie comme elle vient, dans toutes ses imperfections. 

Si l’exactitude du texte est si importante pour Jean Eustache c’est certainement en raison du contexte global du film. Derrière la caméra, il vit l’histoire de ses personnages. Au moment où il écrit les premières pages de son scénario, le cinéaste vient d’être quitté par Françoise Lebrun, alors jeune universitaire, a une aventure avec une infirmière, Marinka Matuszewski, et trompe sa compagne de l’époque, Catherine Garnier qui sera également la costumière du film. Toutes les parties prenantes sont présentes sur le tournage comme pour ajouter de la justesse au film en train de se faire. Le texte évolue au gré du présent et des rancœurs passées et les tensions ne sont pas rares sur le plateau. Pour ne rien arranger, le film se tourne sans argent. Le tournage de La Maman et la Putain se déroule à l’été 1972 avec une équipe très réduite. Les budgets sont serrés et le producteur Pierre Cottrell, qui a cofondé Les Films du Losange avec Éric Rohmer, s’endette auprès de ses amis et va jusqu’à signer des chèques en blanc aux techniciens afin de voir le projet se réaliser. 

Au lendemain des premières projections cannoises, Catherine Garnier, l’ex-compagne de Jean Eustache, met fin à ses jours en laissant une note : « Le film est sublime. Laissez-le comme il est ». Pas étonnant qu’aujourd’hui encore, lorsque l’on mentionne le caractère autobiographique de l’œuvre, les acteurs bottent en touche. Lors d’une interview récente pour la ressortie du film, Françoise Lebrun refusait de se prononcer sur la réalité, préférant honorer la mémoire de Jean Eustache qui n’a jamais voulu nommer l’évidence. 

Patrimoine en voie de disparition

Proposer La Maman et la Putain de Jean Eustache en ouverture de Cannes Classics est plus qu’un événement, c’est un symbole. En effet, la genèse de la restauration du film est un véritable cas d’école de bataille entre les ayant-droits et les distributeurs. Durant des décennies, Boris Eustache, fils du cinéaste et détenteur des droits, refuse de permettre la restauration de La Maman et la Putain malgré les nombreuses tentatives de négociation de la part des professionnels. Depuis tout ce temps, le bruit d’un chef-d’œuvre court et la plupart des cinéphiles – et notamment les plus jeunes – en sont privés, à moins de se refiler une copie piratée en qualité médiocre, ou d’attraper une rare séance au Forum des images ou ailleurs. Avoir accès à ce film est donc une fête en soi, qu’il faut célébrer en gardant à l’esprit la chance que nous avons de pouvoir encore, et toujours, découvrir des films enterrés, malmenés ou morcelés durant des années, et qui, après tout ce voyage, n’attendent que nous.

Couverture : © Bernard Prim / Les Films du losange

LA MAMAN ET LA PUTAIN

Jean Eustache (1973)
Les Films du losange
Au cinéma le 8 juin 2022

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