Portrait de femme lumineux et tragique porté par l’inoubliable Edwige Feuillère, Sans lendemain est réalisé lors du premier séjour de Max Ophuls en France, entre son départ d’une Allemagne qui a sombré dans le nazisme et son futur séjour aux États-Unis en tant qu’exilé. Aux côtés du Plaisir et de Madame De…, Sans lendemain ressort en salles en version restaurée, avec Les Acacias Distribution.

Le titre du film donne le la. Sans lendemain, comme une relation sans lendemain, appelée à ne jamais s’épanouir, mais aussi comme une femme au destin noué. Moins connu que ses chefs-d’œuvre français des années 1950, Sans lendemain est tourné début 1939 dans les studios de Joinville-le-Pont, mais annonce déjà le ton de ses films les plus réputés, où le tragique n’est jamais mélancolique, où le sentiment amoureux n’est jamais partagé, où les femmes sont souvent victimes. Dès les premières minutes de Sans lendemain, on comprend qu’Evelyne, cette danseuse aux seins nus d’une boîte à Pigalle – jouée par une Edwige Feuillère dans un de ses plus beaux rôles – , n’est pas à sa place. Un client qu’elle est chargée de faire consommer l’a bien compris et lui fait remarquer son air distingué. Mais celle-ci répond, les yeux dans le vague : « Oh tu te fais des illusions mon pauvre gros. Je ne suis pas quelqu’un, je ne suis personne. » Le dilemme est posé.

Tout le film s’intéressera à cela, qui nous sommes, sommes- nous les mêmes dix ans, vingt ans après une première  rencontre, ou le temps nous a-t-il invariablement changé ? Lorsqu’Evelyne rencontre un ancien amour de jeunesse, toujours éperdu d’elle, elle choisit de renouer avec sa vie d’avant, quitte à s’enfoncer dans le mensonge. Sans le sou, elle quitte son minuscule studio pour louer un somptueux logement et faire croire au bien-aimé qu’elle n’a rien perdu de sa superbe. Car le passé d’Evelyne, qu’Ophuls met du temps à dévoiler au spectateur, est sombre et ne pourrait être connu de tous.

Cage dorée et masques d'argent

Ophuls affectionne les personnages libres en apparence, mais prisonniers de leurs désirs ou de leur honte – emprisonnement qu’il représente à travers des motifs variés. Dans Sans lendemain, c’est cette petite cage à oiseaux, où sont enfermés Gustave et Joséphine, oiseaux dont prend soin Pierre (Michel François), le fils d’Evelyne. Ces oiseaux enfermés ne sont qu’une métaphore d’Evelyne et de son ancien fiancé, piégés dans leurs mensonges, leurs souvenirs et leur faux conte de fées. Une cage à oiseaux que l’on retrouvera d’ailleurs dans Lola Montès (1955), qui accompagne son personnage de femme galante dans ses voyages, annonce funeste de la cage dans laquelle elle terminera son périple. Outre ces cages, les décors chez Ophuls, toujours chargés et grandioses, sont pleins d’escaliers, de rambardes, de persiennes et de barreaux, comme autant de symboles d’un emprisonnement intérieur.

Sans lendemain est surtout un jeu de masques où chacun fait semblant d’être un autre. Evelyne feint d’être toujours une femme du monde, avec son grand appartement du 16e arrondissement. Un jeu à l’image de son fils Pierre qui joue à être médecin et à soigner des malades. Une grande mascarade dans laquelle chacun joue à être un autre. Car la vérité, froide et triste, ne mérite pas d’être dévoilée. Ce jeu de masques est également à l’œuvre dans le premier sketch du Plaisir, réalisé une dizaine d’années plus tard, à l’occasion du retour du cinéaste allemand en France. Film composé de trois sketchs, autant de variations autour du plaisir et de l’amour, Le Plaisir est adapté de Maupassant. Dans la première histoire, sobrement intitulée Le Masque, un noceur danse avec entrain. Petit détail, pas des moindres : il porte un masque. Après une danse effrénée avec la jolie danseuse Frimousse (Gaby Bruyère), séduite par son entrain ravageur, l’homme masqué fait un malaise, et le médecin venu à la rescousse découvre la supercherie : derrière le masque et la perruque de jeune homme, se cache un vieillard édenté. C’est en le ramenant chez lui que le médecin découvre la vérité, contée par l’épouse dudit monsieur. Se met alors en place un jeu de contrastes saisissant : aux danses folles du bal, filmées avec un rythme déchaîné, Ophuls leur oppose l’immobilité de la vieillesse ; à l’immense Palais de la danse, plein de coins et d’escaliers, Ophuls oppose le petit taudis où vit cet imposteur ; aux jeunes et gaies danseuses, cette vieille dame en bonnet de nuit. Rappelons-le, pour Ophuls, cinéaste du mouvement, l’immobilité signifiait la mort. « C’est le regret de ne plus être ce qu’il était car il en a eu du succès cet homme-là. Vous ne l’avez pas connu dans ses beaux jours », assène la vieille dame au docteur. Que ce soit dans Sans Lendemain ou Le Masque, le déguisement permet d’être quelqu’un d’autre, de se réinventer, loin des affres de la vieillesse ou de la fatalité du destin. Dans la plupart de ses films, Ophuls s’est plu à dresser le portrait de femmes tragiques mais sublimes, insouciantes mais sincères, des héroïnes souvent victimes, prisonnières de la société et de son jugement, des hommes et de leur égoïsme. Il est étonnant de remarquer la modernité d’Ophuls, qui, même né au début du XXe siècle, a voulu raconter une société patriarcale où les femmes n’ont pas droit à l’erreur. C’est le cas d’Evelyne de Sans lendemain, qui sait qu’elle perdra le respect de son aimé si elle lui dit la vérité. Derrière ses beaux discours, l’amour masculin a ses limites. Ophuls dénonce cette situation de soumission, amoureux et solidaire des femmes qu’il a placées au centre de son œuvre, de Lettres d’une inconnue (1948), tiré de Zweig, à Lola Montès en passant par l’inoubliable Madame de. Des femmes qui, même quand elles sont danseuses, prostituées, entraîneuses, restent pures.

Garçons tristes et filles de joie

Avec l’adaptation de nouvelles de Maupassant, Ophuls gagne en légèreté et offre aux femmes de ses sketchs une revanche. Dans La Maison Tellier, « un conte de fées pour grandes personnes », Ophuls met en scène un groupe de prostituées, qui s’absentent un jour hors de leur maison close pour assister à une première communion. Ici, Ophuls se montre plus frivole et ironique. Ces femmes joyeuses et émues, belles mais pas vulgaires, enchantent le temps d’une journée la monotone campagne normande, où les paysans sont rois. Pendant qu’elles s’amusent, les clients réguliers de la Maison Tellier s’ennuient et se disputent, obligés de rejoindre leurs épouses ou leurs mornes appartements. Que font les hommes lorsque les femmes sont absentes ? Rien. « La solitude est tragique », commente l’un d’eux. À ces hommes incapables de s’entendre entre eux, Ophuls oppose ces femmes gaies comme des pinsons, qui séduisent sans le vouloir tous ceux qui croisent leur chemin. C’est surtout le dernier conte qui met en scène cette vengeance féminine, à travers le personnage de Simone Simon, modèle et petite amie d’un artiste – incorrigible Daniel Gélin qui, décidément, se lasse de ses conquêtes dans chaque film d’Ophuls. Quand il l’aperçoit pour la première fois, il pense tomber fou amoureux d’elle. Encore un qui confond désir et amour ; ces personnages masculins habitent l’œuvre d’Ophuls. Inévitablement humiliée et quittée, elle saura se venger de l’homme inconsistant comme il se doit. « Le bonheur n’est pas gai » conclut alors le conteur, maxime mélancolique et ironique, qu’Ophuls aurait pu faire sienne.

Crédits images : © 1939 Gaumont / Acacias Distribution

SANS LENDEMAIN
Max Ophuls, 1939, France

Les Acacias
Au cinéma le 6 novembre 2024

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