Il faut parfois saisir la chance qu’offrent certaines sorties vidéo pour découvrir des grands films encore inédits. C’est le cas avec ce bouleversant long-métrage de Gisaburo Sugii sorti en 1985, dans lequel le réalisateur japonais ouvre la voie à un voyage onirique à travers les étoiles et qui n’a rien à envier aux chefs-d’œuvre incontestés de l’animation.

Article originellement publié dans le n°1 de Revus & Corrigés.


Il arrive parfois de sortir d’un rêve fabuleux dont on n’arrive pas à raccrocher tous les wagons. Tout juste se rappelle-t-on que l’on passait de sa chambre à la gare de Rome, que les oiseaux nous parlaient et que l’on conduisait une décapotable sur les routes sinueuses de la Suisse romande. C’est ce type de voyage onirique que semble vivre Giovanni, le jeune héros de Train de nuit dans la Voie lactée. Il est un chat au pelage bleu et mène une vie peu enviable. Sa mère est malade et son père n’est jamais revenu de voyage. Tous les enfants se moquent de lui, sauf Campanella, un chat rose. Embarqué par mégarde dans un train pour une odyssée dans les cieux, Giovanni retrouve son unique ami sur l’une des banquettes. Dès lors, les deux enfants découvrent des contrées inouïes, quelque part entre Le Petit Prince et les tableaux de Dalí.

Un voyage de chat

Le film raconte un voyage étrange, pas toujours accrocheur dans sa narration tant ses personnages sont passifs et parfois bavards. Giovanni, incarnation même de la bienveillance – il répète plusieurs fois qu’il se sacrifierait pour son ami ou sa mère si besoin –, accueille avec gentillesse les passagers du train : un vieil homme aveugle, un chasseur de hérons ou des enfants rescapés d’un naufrage dont le paquebot rappelle le Titanic. Tous racontent leur histoire, philosophent sur la vie puis, tels des spectres, disparaissent à jamais dans la nuit.

Train de nuit dans la Voie lactée a quelque chose de triste. Et pour cause : ce voyage dans la quatrième dimension est, de façon poétique, un aller simple vers l’au-delà. Giovanni pressent cela très tôt, craignant que son ami Campanella ne l’abandonne. Tous ces gens croisés sont morts ; les enfants n’ont pas du tout échappé à la noyade et au froid. Giovanni bénéficie, lui, d’un billet spécial : un aller-retour. Tels Hercule ou Orphée revenus des enfers dans la mythologie romaine, le jeune chat a le droit exceptionnel de retourner dans le monde des vivants au terme de son périple.

Odyssée mélancolique

Cette histoire, tirée d’un conte de Kenji Miyazawa, pourrait prétendre au titre de film d’animation le plus triste de l’Histoire aux côtés du Tombeau des lucioles et de Valse avec Bachir. Miyazawa écrivit d’ailleurs son conte aux lointaines inspirations bouddhistes avec le souvenir de sa sœur prématurément décédée. Sorte de Jacques Prévert nippon tant son œuvre est apprise dès l’école primaire, Miyazawa a façonné ses écrits à mi-chemin entre le récit pour enfant et la poésie philosophique. Pour alléger son sujet, l’adaptation cinématographique, sortie en 1985 au Japon et pour la première fois en France grâce à cet ensemble Blu-ray et DVD, mise sur l’enivrement sensoriel. Un passage dans une mine à noix (oui, le fruit), au cœur d’une imprimerie en plein effervescence ou au sein d’une fête traditionnelle sont autant de moments de sidération esthétique. En parallèle, le réalisateur Gisaburo Sugii densifie le conte originel en prenant le temps de raconter les origines du voyage, et notamment le quotidien de Giovanni. Il fait des personnages principaux des animaux (quand le conte parlait d’humains) comme pour rendre l’ensemble encore plus farfelu.

Plus que l’animation, c’est le travail du son qui captive. Chaque lieu est marqué par une ambiance finement rendue : l’imprimerie vit au rythme du bruit des machines, le son du rail sur lequel roule le train sert de bande sonore une bonne partie du film. La musique d’Haruomi Hosono accentue la portée psychédélique et fantasmagorique de l’ensemble. Train de nuit dans la Voie lactée se vit comme un délice doux et mélancolique. Un trip sous herbe à chat peut-être.

Ginga-tetsudo no yoru
Un film de Gisaburo Sugii et Arlen Tarlofsky
1985 – Japon

Rimini Éditions
Combo DVD/Blu-ray
2 mai 2018

Crédits images : © 1985 Asahi Shinbun, Asahi National Broadcasting Co. Ltd., Nippon herald Film, Rimini éditions
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