A la fin des années 70, un village d’irréductibles bretons se mobilise face à la volonté du gouvernement d’implanter une centrale nucléaire sur leur terre. Dès le premier jour, Nicole et Félix Le Garrec sont là, caméra au poing. Pendant six semaines, ils filment leur quotidien rythmé par les manifestations face aux CRS. Des images qui, quarante après, résonnent plus que jamais avec l’actualité.

31 janvier 1980. Ce matin-là commence l’enquête d’utilité publique concernant l’installation d’une centrale nucléaire sur la pointe du Raz, sur la commune de Plogoff plus précisément. Pour ses habitants, ce n’est pas tout à fait un jour comme les autres. Les premières pierres sont lancées. La lutte débute. Les consciences écologiques s’éveillent alors à peine en France, avec notamment le cas médiatique du Larzac, dont la gémellité de la lutte avec Plogoff est évoquée en clin d’œil dans le film. Les hommes et les femmes de ce petit bout de Bretagne, toutes générations confondues, vont s’opposer farouchement à « l’envahisseur», pour reprendre les mots écrits sur la banderole accrochée au clocher du village. Chaque jour, à 17h, la parade est la même. Les villageois font face aux gardes mobiles venus sécuriser les lieux dans un nuage lacrymogène. Un drôle de décor, les champs, les falaises et la mer à perte de vue, pour de drôles de personnages. Des gueules de paysans et de paysannes qui pour la première fois osent s’opposer à l’État. 

Caméra-témoin

Quand Nicole Le Garrec entend parler de la mobilisation Plogoffite, elle sent tout de suite qu’il faut en être. Elle convainc son mari Félix de l’accompagner dans l’aventure. Le couple, alors gestionnaire d’une petite société de production bretonne, n’a pas un sous pour réaliser le film. Qu’importe ! Ils se lancent tout de même dans la production du film porté par leur sujet, Nicole à l’écriture et Félix derrière la caméra. A quoi ressemblera le produit final ? Nicole et Félix l’ignorent encore. Seul compte le fait d’être présent, d’être dans l’instant. L’urgence de filmer, de témoigner, imprègne la pellicule. Plogoff est un modèle de cinéma direct, allant au-delà du simple film militant pour montrer l’apprentissage de la lutte chez une population qui en était jusqu’à présent très éloignée. Comme une matrice des manifestations de la France des ronds-points, quarante ans plus tard. Le film s’éloigne ainsi des modèles de cinéma militants, très politiques, post-68 pour se concentrer davantage sur l’humain et les motivations profondes des manifestants. Formellement le film est aussi une grande réussite, Nicole Le Garrec joue avec les contraintes d’un tournage de terrain, palliant l’absence de rushs sur certains événements, la caméra ne pouvait être partout, par des photographies ou des témoignages bien placés. Le travail du son sur les images d’affrontement est particulièrement intéressant. La réalisatrice alterne les prises de vue de son époux, au plus près des gardes mobiles, avec des photographies des arrestations et des violences, le tout ponctué par un brouhaha de cris, de coups, d’insultes et d’explosions en continu. L’effet fait mouche sur le spectateur qui vit l’assaut malgré l’utilisation d’images fixes.

Femmes de combat

Mais Plogoff, c’est aussi une histoire de femmes. Nicole Le Garrec montre à quel point les femmes de Plogoff ont eu un rôle important dans les évènements. Certaines sont femmes au foyer, d’autres travaillent, plusieurs ont même passé depuis longtemps l’âge de la retraite, comme cette grand-mère de 84 ans, mémoire du village qui impressionne face aux gardes mobiles et nous bouleverse quand elle raconte à la caméra ses craintes concernant le nucléaire pour les générations à venir. La détermination de toutes ces femmes est commune. Semaine après semaine, elles montent au front, reçoivent les coups, tout en continuant, de retour au foyer, à revêtir le rôle de maîtresse de maison avec les enfants, alors que les hommes, marins pour la plupart, sont loin du foyer. Des femmes de caractère auxquelles Nicole Le Garrec rend un vibrant hommage, comme on en voit trop peu dans le documentaire militant. 

Peut-être parce que c’est une réalisatrice qui les écoute. Nicole Le Garrec s’invite à leur table, les laisse s’exprimer et se reconnaît en elle. Si on entend sa voix dans le film lors des échanges, la documentariste s’efface pour laisser toute la place à ces femmes qui n’ont pas l’habitude d’avoir ce genre de tribune. Les séquences de dialogues à cœur ouvert entre la documentariste et ces combattantes sont les plus belles du film. Deux interpellent particulièrement. Un face à face avec une patronne de bar évoquant avec tristesse le sort de la Bretagne, « poubelle de la France », évoquant les dommages collatéraux des décisions politiques et industrielles polluantes subies par la région (marée noire, production nucléaire…). Puis un échange à la toute fin du film dans un bus, où alors que femmes et enfants s’envolent vers une énième manifestation, l’une d’entre elle prend la parole pour évoquer leur volonté de fer, intact après six semaines de luttes et malgré les violences policières dont elles ont été victimes. Par leurs mots, les femmes de Plogoff, mères de famille anonymes, deviennent le symbole d’une révolte féminine contre l’ordre établi. Ce n’est ainsi pas un hasard si ce sont aussi ces personnages incontournables de la lutte que Nicole Le Garrec invite à débattre aux quatre coins de la France à la sortie du film. Comme dernière image, les mots « à suivre » s’inscrivent sur l’écran. À Plogoff, la bataille sera gagnée avec l’élection de François Mitterrand en 1981 et l’abandon dans la foulée du projet de centrale nucléaire. Mais le combat lui résonne encore, comme les belles paroles de résistance de ces femmes qui ont toujours autant de sens aujourd’hui. 

DVD Plogoff
Plogoff, des pierres contre des fusils
Nicole Le Garrec (1980)
Les Mutins de Pangée
Coffret double DVD + livret de 124 pages

Parmi les nombreux suppléments de l’édition DVD, plusieurs courts-métrages réalisés par Nicole et Félix Le Garrec à la fin des années 70 valent le coup d’œil : La Langue bretonne (1976), Mazoutés aujourd’hui… (1978) et Santik Du (1979). Ce dernier, document immersif auprès des pêcheurs bretons, fut proposé en avant-séance de Plogoff à sa sortie en salle. À noter également la présence d’un joli portrait du couple Nicole et Félix (Philippe Guilloux, 2014), à la découverte de leurs archives et souvenirs personnels, et dans le livret d’un texte signé Nicole Le Garrec sur l’aventure Plogoff, illustré par des photographies inédites.  

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