Dernier film avant L’Argent (1983) sur lequel Robert Bresson terminera sa carrière, Le Diable probablement (1977) suit les vies de jeunes écologistes, de leurs luttes militantes à l’inaction désespérée due au dégoût du monde. Ours d’or au festival de Berlin, le film de Bresson ressort en version restaurée en vidéo chez Gaumont.

Texte initialement publié dans Revus & Corrigés n°16 – Gamins à l’écran

Sans avoir eu besoin de vivre bien longtemps, Charles, le héros du Diable probablement (Antoine Monnier) se rend compte qu’il mène une existence en pure perte. Sa maladie, comme il l’explique lui-même, est d’y voir clair. Ainsi même si sa détestation de la vie équivaut à son horreur de la mort, il choisit de se suicider de la main d’un autre. Le film est la somme des journées qui mènent à son suicide, annoncé dès les premiers plans, dans les unes de journaux, par un paradoxe Bressonien : « Le suicidé a été assassiné ».

Le Diable probablement est avec Le Désert rouge d’Antonioni (1964), l’un des premiers films de fiction à rendre visible le caractère inhabitable de la planète. Antonioni ouvrait son film sur les fumées jaunes des usines et le gazon grisâtre à proximité de ces constructions modernes. Même si la couleur était artificiellement ajoutée au paysage, le constat demeurait lucide. Perfectionnant au fil des films, une sécheresse nécessaire, Robert Bresson opère une conversion écologique du spectateur par le biais d’un montage d’images documentaires. Ces dernières sont projetées lors de séances d’un groupuscule d’activistes auquel appartient Charles. En faisant s’enchaîner des plans de pétrole versé dans les océans, de pesticides aspergeant des terrains cultivés ou de bébés phoques battus à mort avant d’être trainés dans la neige, Bresson revient à une forme de précarité du montage, décrite par Walter Benjamin, comme une succession de chocs, qui visent à mimer le rythme saccadé de la vie moderne. 

Les derniers jours d'un condamné

Dans Quatre nuits d’un rêveur déjà, Bresson montrait les reflets des lumières des bateaux-mouches sur la Seine et des jeunes gens à la recherche d’une quête : amoureuse dans Quatre nuits… avant de devenir existentielle dans Le Diable... Jacques a laissé la place à Charles comme pour approfondir le désespoir d’une rencontre manquée. Jacques était amoureux d’une femme éprise d’un autre, Charles hésite entre deux femmes car faire l’amour lui permet d’accéder à une intensité émotionnelle dont il est normalement coupé. La circulation de l’argent est déjà un des thèmes du Diable probablement avant de clore de façon définitive la filmographie du cinéaste en 1983 avec L’Argent . Dans le film, l’argent passe de main en main (même s’il est globalement rejeté par la bande de jeunes que l’on suit). Il est pourtant l’argument nécessaire au meurtre. Il ruisselle des troncs d’église fracturés, sous la forme de pièces brillantes empoignées par Valentin (un camarade drogué du protagoniste principal). Charles souligne devant le psychanalyste que si son but ultime était de s’enrichir, il serait dans la norme « respecté de tout le monde ». 

Le film cultive les plans de choses, équivalent cinématographique des natures mortes. Les rampes d’escaliers, les poignées et les embrasures de portes, les tables à manger emplissent le film de leur présence-absence. Leur inertie accompagne la voix blanche des modèles qui n’a jamais été aussi bienmieux trouvée que dans ce film. En effet, il est bien connu que Bresson aimait à épuiser ses modèles (il n’employait pas le terme d’acteur) pour effacer toute forme d’émotion, et rendre la diction la plus plate possible. Cette ligne directrice convient parfaitement à l’indifférence affichée du héros du film. Quelques sons viennent dérégler la monotonie des voix : la sonnerie d’un téléphone, l’orgue à l’église, un vinyle, un poste de télévision laissant s’échapper des notes de piano (l’Adagio du Concerto pour piano n°23 de Mozart) avant le meurtre/suicide non événementiel de Charles, interrompu au milieu d’une phrase.

LE DIABLE PROBABLEMENT

Robert Bresson (1977)
Gaumont
En DVD et Blu-ray le 19 octobre 2022

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