La Victoire en chantant (1976), Coup de tête (1979), La Guerre du feu (1981), c’est à se demander pourquoi Jean-Jacques Annaud, avec sa tête à l’époque remplie d’ours, s’est-il trouvé soudain à transposer le chef-d’œuvre du sémiologue Umberto Eco ? Presque comme à chaque nouvelle pièce maîtresse de sa filmographie, il faut gratter sous le vernis de la pellicule pour comprendre que son apparente intrusion dans l’univers de ce professeur de l’université de Bologne n’a rien d’un hasard. À la manière de son héros Guillaume de Baskerville, le cinéaste incarna malgré lui un trouble-fête idéal, en s’emparant de ce best-seller avec la bénédiction de l’auteur. Il bouscula ainsi d’innombrables dogmes et certitudes, aboutissant à ce long-métrage inoubliable à redécouvrir en version restaurée.
À la lecture du roman, Jean-Jacques Annaud ne conçoit personne d’autre que lui afin d’en réaliser un palimpseste cinématographique, alors que beaucoup estiment l’adaptation du Nom de la rose impossible. Avec ses 8 ans de grec, 6 de latin et lisant l’ancien français, ce passionné de longue date du Moyen Âge sait qu’il parviendra à tirer quelque chose de bien à lui des centaines et centaines des pages que compile l’imposant ouvrage, avec son enquête menée dans un lugubre monastère européen, à la croisée des langues, des mondes, des savoirs, des époques et des questions philosophiques qui déchiraient l’Église catholique quant à l’interprétation des textes sacrés et le train de vie du clergé.
« Qu’on puisse s’entre-tuer à propos d’un traité sur le rire a exercé sur moi un attrait irrésistible. Pourquoi est-ce si audacieux de défendre le rire ? Parce que le rire est subversif. Il détruit la peur du diable, de la mort et du châtiment, il engendre le pire, le blasphème. Rire, c’est abolir la crainte de Dieu qui est une des composantes de la foi – une position malheureusement toujours d’actualité chez les fondamentalistes de tous bords [1]. »
— Jean-Jacques Annaud
Le cinéaste provoque sa rencontre avec Umberto Eco au printemps 1982. Le Nom de la rose est encore en cours de traduction pour la France. Publié en Italie deux ans plus tôt, le roman est devenu progressivement un véritable phénomène dans les librairies transalpines. « C’est mon livre, c’est ton film », coupe court l’auteur italien qui s’entend rapidement avec ce cinéaste français soucieux de ne pas trahir son roman. L’entreprise n’en sera pas moins colossale. À l’image des moines s’appliquant consciencieusement dans leur scriptorium à retranscrire les textes d’autres sans en dénaturer le sens, Annaud usa la plume hardie de pas moins de quatre coscénaristes successifs pour que soit tourné enfin, après deux ans et demi de réécritures, la dix-septième version du scénario.
Dans le labyrinthe du cinéma européen
Le long-métrage est un petit miracle de collaboration européenne, malgré des débuts sous de sombres auspices. Après que la Rai italienne lui en concède les droits à la fin octobre 1982, le producteur français Gérard Lebovici est retrouvé assassiné à Paris en mars 1984. Un crime toujours non élucidé. Alexandre Mnouchkine hérite soudain du projet qu’il trouve trop cher et trop risqué. Alors que Jean-Jacques Annaud convint la 20th Century Fox de financer l’entièreté du film, le producteur allemand Bernd Eichinger manifeste son intérêt. L’apport américain est abandonné et le cinéaste signe avec celui qui avait distribué La Guerre du feu en Allemagne. Son soutien est tel que, lorsque la Columbia, qui doit sortir le film aux États-Unis, se désiste à l’annonce de Sean Connery dans le rôle principal, Eichinger vendra les droits sur ses anciens films et jusqu’aux bureaux de sa société… et sans même en avertir son réalisateur !
Il faut reconnaître l’abnégation de Sean Connery pour décrocher le rôle principal. La star réussit à convaincre les plus réticents, à savoir Annaud et Eco, qui ne voyaient pas comment James Bond saurait interpréter ce frère modeste et subtil du XIVe siècle. Le Nom de la rose relance même la carrière de l’acteur qui reçoit un Bafta. Autour de lui s’agrège une prestigieuse distribution : Michael Lonsdale, Helmut Qualtinger, Volker Prechtel ou F. Murray Abraham, dont l’égo exécrable éprouva la patience de toute l’équipe. À l’inverse, les débutants sur grand écran comme Ron Perlman et Christian Slater ont été exemplaires. Après lui avoir donné sa chance dans La Guerre du feu, Annaud rappelle le premier afin qu’il remplace au pied levé le comédien italien prévu pour l’inquiétant bossu Salvatore, offrant à Perlman l’un de ses rôles les plus mémorables.
Après la visite de près de 300 abbayes, le cinéaste ne retient que quelques salles de celles d’Eberbach et Maulbronn en Allemagne, obligeant le chef décorateur Dante Ferretti à bâtir aux abords de Rome les extérieurs du monastère, vantés comme les plus monumentaux depuis le Cléopâtre de Joseph L. Mankiewicz, tandis que les célèbres studios de Cinecittà abriteront l’intérieur de la bibliothèque labyrinthique. Pour que cette fiction soit la plus authentique possible, ne tenant pas à se faire encore allumer par les spécialistes comme pour La Guerre du feu, Jean-Jacques Annaud s’adjoint la supervision de l’historien Jacques Le Goff et d’une batterie d’experts, validant chaque élément du décor, accessoire ou costume confectionnés pour le film. Même James Horner doit enregistrer le son d’instruments d’époque dans un synthétiseur dernier cri afin de composer la bande originale.
À son retour d’une tournée promotionnelle décourageante aux États-Unis, entre critiques épouvantables et avant-premières dans des salles vides, Le Nom de la rose sera le dernier long-métrage de son auteur. Il préfère se contenter plus raisonnablement de mettre des pubs en boîte. Enfin, jusqu’à ce que l’Europe se précipite pour le voir au cinéma (près de 5 millions d’entrées en France, 6 millions en Allemagne, plus de 4 millions en Italie, plus de 2 millions en Espagne,…), faisant revenir Jean-Jacques Annaud sur sa décision. Il poursuit sa carrière de cinéaste avec de nombreuses autres histoires, ambitieuses en diable et sans être dénuées de spiritualité, à l’image de L’Ours (1988), autre projet impossible qu’il avait laissé en suspens le temps de son intermède monacal au Moyen-Âge.
Loin de jouer aux iconoclastes, c’est respectueusement qu’il s’interrogera encore des forces et faiblesses des croyances sur les pentes de l’Himalaya dans Sept ans au Tibet (1997), ou de façon plus cocasse (avec un gigantesque échec à la clef) sur cette île étrange de la Mer Égée de Sa majesté Minor (2007), et jusqu’à son plus récent Notre-Dame brûle, dont les flammes dévorant la cathédrale semblaient faire curieusement écho à celles du monastère légendaire du Nom de la rose. À la nuance près que les véritables images, tournées sur place par les spectateurs de la catastrophe, surpassaient de fait tout ce qu’on pouvait reproduire dans un studio ; et qu’en aurait été la chronique de l’enquête du Nom de la rose si les bénédictins avaient eu des smartphones ?
« J’ai passé mon adolescence à photographier des cathédrales, des églises et des chapelles. Ce n’est pas tout à fait innocent si j’ai réalisé des films comme Le Nom de la rose, ou Sept ans au Tibet. Ce sont deux religions différentes, mais il y a le même sens du sacré. J’insiste, je suis athée, mais je crois en la nécessité de religion. Je crois en la solidarité, je crois à la tolérance et j’apprécie la foi des autres [2]. »
— Jean-Jacques Annaud
LE NOM DE LA ROSE
Un film de Jean-Jacques Annaud
1986, France / République fédérale d’Allemagne / Italie
Les Acacias Distribution
Au cinéma le 21 février 2024
[1] Jean-Jacques Annaud avec Marie-Françoise Leclère, Une vie pour le cinéma, Grasset, 2018, p. 141.
[2] « “Notre-Dame brûle”, “une histoire digne d’un scénario hollywoodien” raconte le réalisateur Jean-Jacques Annaud », par Corinne Pélissier, France Inter, 12 mars 2022.
Crédits images : © 1986 – TF1 STUDIO – NEUE CONSTANTIN FILM – FRANCE 3 CINEMA – CRISTALDI FILM