LA BALLADE DE NARAYAMA (1983) – Retraite spirituelle

Couronné au Festival de Cannes, la version restaurée du chef-d’œuvre de Shohei Imamura est désormais disponible en vidéo. Un long-métrage qui ne s’impose aucune barrière pour dépeindre un Japon rural et ses traditions, que les plus récentes générations nippones cherchent à oublier. Pourtant, nourrie des obsessions du cinéaste, cette vision traduit le sens même du cycle de la vie, nous révélant la cruauté du sort réservé à nos plus anciens.


PROFONDS DÉSIRS DES VIEUX

Alors qu’il n’est qu’assistant-réalisateur, Shohei Imamura est durablement marqué par La Ballade de Narayama. Cette nouvelle de Shichiro Fukazawa décrit la coutume ancestrale d’un village reculé où les habitants de 70 ans sont conduits – et abandonnés – au sommet de la montagne Narayama afin de laisser la place aux jeunes générations. Plus de 25 ans après, il a enfin la possibilité de porter à l’écran cette histoire, dont il renforce la dimension documentariste et naturaliste en intégrant des éléments d’autres nouvelles de l’auteur. Il prend ainsi en total contre-pied la première adaptation cinématographique de Keisuke Kinoshita en 1958, filmée en studio pour un esthétisme formel somptueux et très théâtralisé. Par fidélité à l’esprit de Fukazawa, Imamura déplace son équipe technique et ses comédiens dans un hameau isolé, construit pour l’occasion, avec l’ambition de ne tourner qu’en extérieur sur une année entière pour suivre le rythme des saisons. Il délaisse également presque tout effet et opte pour une caméra essentiellement statique. Sa volonté est alors de renouer avec sa veine anthropologique qu’il n’a plus abordée depuis Profonds désirs des dieux en 1968. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’on retrouve au générique des deux films le même directeur de la photographie, Masao Tochizawa.

S’appropriant aisément le texte d’origine, Shohei Imamura s’attache à retranscrire sans artifice, misérabilisme ou lyrisme, les traditions de ces paysans, y compris les plus cruelles : enterrer vivante la famille d’un voleur, contraindre une veuve à se donner aux aînés du village… Le cinéaste capte ces coutumes comme évidentes dans leur quotidien et son film commence ainsi par plusieurs moments transgressifs comme pour mieux en poser immédiatement les bases : les protagonistes soulagent leurs besoins, s’amusent de leur propre analphabétisme et délaissent même un nouveau-né mort dans le champ de leur voisin. Des scènes qui pourraient choquer, mais la caractérisation des personnages désamorce toute dimension voyeuriste ou provocatrice. Les séquences les plus crues et dures sont rapidement balayées par les suivantes, plus légères  une façon de rappeler que la mort, la chair ou les moments festifs font partie d’un cycle permanent qu’Imamura filme sans jugement ni leçon de morale. Il préfère intégrer les modes de vie de cette population au cœur même de la nature, multipliant les parallèles avec les animaux, reptiles ou insectes. Tous composent un microcosme où la présence de l’une n’est pas considérée comme une gêne pour l’autre. Nul n’est prédateur gratuitement, leurs comportements se répondent : accouplement, chasse, absence de pudeur et de bienséance – et mort. Une sorte d’harmonie où l’instinct bestial prédomine sur le rationnel.

Loin d’être une ode écologique ou rousseauiste, le film est davantage consacré à la peinture d’un univers impitoyable qui paraît aux antipodes de nos sociétés contemporaines. Imamura avait néanmoins envisagé un prologue où une dame âgée était déposée par sa famille dans une maison de retraite, version moderne du cimetière au sommet de Narayama. Le cinéaste écarta cette comparaison, remarquant que le voyage qui attend la mère et le fils n’est pas le cœur du film mais plutôt un prétexte. On pourrait même s’amuser de constater que ce périple commence exactement quand finissait le film de Keisuke Kinoshita, c’est-à-dire au bout d’une heure quarante. Le style du film commence d’ailleurs à évoluer lors de ces préparatifs avec l’intrusion d’une musique (pas toujours du meilleur goût), d’une caméra plus mobile, de dialogues désormais absents et de quelques touches presque surnaturelles. Si cette ultime demi-heure demeure d’une beauté plastique indéniable, et parcourue de jolis moments d’émotions, on sent que le cinéaste n’est pas aussi à l’aise dans la solitude du sommet qu’au milieu des scènes de foule du village.

Privilégiant la description des rites à la « ballade » éponyme, le film n’en paraît que plus vivant et vibrant, entre détails irrévérencieux, tragédie existentialiste et pulsions sexuelles, le tout pour une fable désacralisée. Contrairement à Profonds désirs des dieux dont l’échec l’obligea à se tourner pendant dix ans vers des documentaires à petit budget, La Ballade de Narayama connaît un immense succès public et critique avec, à sa clé, sa première Palme d’or qui marqua le début d’une réelle reconnaissance internationale pour Imamura. Alors que ses films des années 1960 sont désormais redécouverts et considérés à leur juste valeur, il n’est pas superflu de se replonger dans cette œuvre toujours aussi juste dans son traitement et son honnêteté intellectuelle.

Article publié dans Revus & Corrigés n°1 – été 2018


NARAYAMA BUSHIKŌ
UN FILM DE SHOHEI IMAMURA
AVEC SUMIKO SAKAMOTO, KEN OGATA ET TAKEJO AKI
1983 – JAPON

LA RABBIA
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En supplément de La Ballade de Narayama, un documentaire inédit de 52 minutes revient sur le contexte entourant la production du film. Très complet, les regards de Bastian Meiresonne, Max Tessier et le fils de Shohei Imamura, Daisuke Tengan, se complètent à merveille pour nous éclairer sur le sens choisi par le cinéaste pour adapter la nouvelle à ses obsessions et au rapport complexe de la société japonaise contemporaine à ses traditions les plus profondes, les difficultés de tournage et sa victoire – surprise – à Cannes, alors que beaucoup misaient, Imamura compris, sur un autre japonais, qui n’était autre que Nagisa Ōshima avec son Furyo cette année-là. Les trois intervenants abordent également les conséquences du succès du film à travers le monde, permettant notamment à Shohei Imamura de maintenir à flot l’école de cinéma qu’il fonda en 1975, par laquelle passera notamment un certain Takeshi Miike. Un livret rassemblant des photos de tournage ainsi que le dossier de presse de l’époque complète cette belle édition.

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