Même au fond du caniveau le plus sordide, la loi existe encore. C’est notamment à la brigade des mœurs qu’incombe ce sale boulot : nettoyer ces rues ténébreuses oubliées à la nuit par la société. Vice Squad nous fait déambuler dans ce Los Angeles des années 1980, une jungle urbaine sombre et brutale dans laquelle cette poignée de flics lutte à la marge avec l’énergie du désespoir. Une pépite du cinéma d’exploitation américain aux accents tristement contemporains suggérée par Jean-Baptiste Thoret dans sa collection Make My Day.

Sunset boulevard, la nuit ? C’est crade et ça pue. Des adeptes des jupes trop courtes à ceux du cuir-moustache, la faune que nous dépeignent les premières images de Vice Squad tout au long de son générique d’ouverture nous offrent un paysage haut en couleurs et en personnalités. Ce revers de cette Amérique sans subtilité du début des années 1980, étrillée par cette deuxième vague de films post Nouvel Hollywood, qui doivent jongler entre les économies drastiques de leurs budgets et des sujets un minimum attrayants pour attirer le chaland. L’un des meilleurs exemples est la société AVCO Embassy qui, ayant jeté alors son dévolu sur des John Carpenter (Fog, New York 1997), David Cronenberg (Scanners) ou Don Coscarelli (Phantasm), recrute à son tour Gary Sherman pour réaliser en 1981 Réincarnations, film d’horreur tiré d’un scénario de Dan O’Bannon (Alien) et Ronald Shusett, également producteur de la société AVCO Embassy. Fini le fantastique. Il s’agit maintenant de plonger dans l’enfer du réel de la brigade des mœurs de la police de Los Angeles. La nuit est leur royaume.

Gary Swanson à la tête de la Vice Squad

Écrit par Sandy Howard, Kenneth Peters et Robert Vincent O’Neil, le long-métrage est totalement imprégné par cette ambiance urbaine glauque des mégapoles américaines en proie à la violence. Le film n’est pas sans faire écho à de précédents proches comme le Vigilante de William Lustig[1] ou Le Policeman avec Paul Newman sortis en 1981. Les forces de l’ordre semblent dépassées par le phénomène qui contamine les rues lorsque le soleil se couche et, à la lueur verdâtre des lampadaires, il faut jouer de compromis et marcher sur des œufs lorsqu’il s’agit de lutter contre la prostitution, la drogue et autre psychopathes en tout genre qui rôdent sur les avenues qui s’étendent jusqu’à l’horizon. Pas de costard ou d’uniforme pour infiltrer la nuit. Sherman brouille ainsi les pistes quand chaque type louche qui s’arrête en voiture en quête d’une passe à l’air d’un flic pour celles qui les toisent depuis le trottoir. Vice Squad suit cette nouvelle race de policiers que seul un badge identifie, opérant dans les zones grises de la société et toujours sur le fil du rasoir. Ils nous remémorent ceux, par anticipation, de la série Miami Vice de Michael Mann (1984-89) ou du Police fédérale, Los Angeles de William Friedkin (1985)

Les plus vieux métiers du monde

Intitulé pourtant Vice Squad, le film va mettre un quart d’heure à nous présenter sa brigade de choc dirigée par l’officier Walsh (Gary Swanson). Le premier acte nous fait partager le quotidien des prostituées de la cité des anges. Certaines ont parfois une vie bien rangée de jour, telle Season Hubley alias Princess à qui se révèle monsieur tout-le-monde et ses demandes particulières, pour ne pas dire tordues. Mais il y a aussi des aspects les plus dramatiques, avec le personnage de Ramrod, un proxénète dérangé et ultraviolent incarné par Wings Hauser. La première scène de ce dernier, à la tension particulièrement insoutenable, ne fait d’ailleurs pas dans la dentelle et se révèle un parfait exemple de l’emprise psychologique qu’ont certains hommes manipulateurs sur les femmes. Habituellement occupée à gérer d’autres types de noctambules moins dangereux dans leur commissariat miteux, la fameuse vice squad se lancera à la poursuite du dangereux Ramrod afin de le mettre hors d’état de nuire.

Wings Hauser dans le rôle de l'inquiétant Ramrod

Il serait injuste de reléguer ce film à une simple série B d’exploitation pur sucre, bien qu’il en coche toutes les cases. Déjà par sa sublime imagerie nocturne au spectre visuel typique de cette période, qui n’est pas sans nous rappeler celle du Solitaire de Mann sortit l’année d’avant. Elle est surtout signée par John Alcott, le directeur de la photographie de Stanley Kubrick depuis 2001, L’Odyssée de l’espace. Excusez du peu. Le format est aussi idéal. 1h30, pas de fioritures. Il faut aller à l’essentiel pour que l’action se mène et que les répliques fusent dans un climat souvent délétère entre les protagonistes. On pourrait les entendre prononcées de nouveau aujourd’hui qu’elles nous percuteraient toujours aussi fort : « You ain’t black, woman. You’re shit color! » (T’es pas noire, femme. T’es couleur de merde !) lance un récalcitrant à l’une des membres de l’escouade à la peau tout aussi noire que la sienne.

Gary Sherman n’oublie pas de tisser quelques liens, même éphémères entre ses personnages. Après une séquence sous haute pression, un calme relatif s’installe entre Walsh et Princess avec une jolie accalmie durant laquelle les deux s’inventent une vie en couple rangé, se faisant le récapitulatif de leur journée respective, démontrant qu’ils ne pourront qu’exister qu’en marginaux d’une société hypocrite, « dans le même égout » conclura Princess. Par bien des aspects, Vice Squad s’avère comme une suite lointaine aux Flics ne dorment pas la nuit (1972) et sa galerie tragique de policiers désabusés de Los Angeles. Or, une décennie après ce film extraordinaire de Richard Fleischer, rien ne semble avoir bougé. Sherman s’interroge sur cette résilience à vouloir maintenir l’ordre et faire respecter la justice dans un éternel chaos, enfonçant son dernier clou par cette note pessimiste que rien ne changera dans les rues de Los Angeles… ou d’ailleurs.

Alexis Hyaumet

Vice Squad BR

VICE SQUAD
Un film de Gary Sherman
avec Season Hubley, Gary Swanson, Wings Hauser
1982 – États-Unis

StudioCanal
En Combo Blu-ray/DVD
N°23 de la collection Make My Day par Jean-Baptiste Thoret

10 juin 2020

Le film est accompagné de la traditionnelle préface de Jean-Baptiste Thoret, ainsi qu’un long entretien avec le réalisateur (72 min.) et une bande-annonce d’époque.

[1] Lire la critique dans le n°5 de Revus & Corrigés.

Crédits images : © 1982 Hemdale, Sandy Howard Productions, Dynamic Productions, StudioCanal

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