Inédit en salles depuis 2012, Quelle joie de vivre, malgré son sujet et son casting, reste l’un des films les plus méconnus de son réalisateur, René Clément. Denitza Bantcheva, critique et autrice de livres sur le cinéma, administratrice de la Fondation René Clément et directrice de son comité Cinéma, nous apporte son éclairage sur ce film, ainsi que sur le statut de cette formidable satire dans l’œuvre du cinéaste, en salles ce mercredi 5 août 2020.

Quelle joie de vivre, le titre du film étonne car il ne comporte aucun signe de ponctuation final…

Le titre ne comporte ni point d’interrogation ni point d’exclamation, pour éviter que l’on puisse le prendre dans un sens ou un autre. En réalité, il correspond à une chose très concrète : une chanson qui s’intitule « Quelle joie de vivre ». L’un des vers de la chanson apparaît dans le film à un moment bien précis pour lui donner un sens positif et euphorique.

Comment s’inscrit ce film dans la carrière de René Clément ?

Au cours des années 40, René Clément avait tenté de réaliser une version modernisée de Candide, co-écrite avec Raymond Queneau. Cinq versions ont été conservées dans les archives de la Fondation René Clément. La plus récente date de 1949. René Clément s’est découragé en ayant fait le tour de tous les producteurs de la place avec cette version mais sans succès. Lors du tournage de Plein soleil, Clément reçoit la visite de Gualtiero Jacopetti, un personnage très influent à l’époque, qui allait faire par la suite quelques documentaires à scandale, dont Mondo Cane. Celui-ci lui raconte l’anecdote selon laquelle il existe à Rome une prison par laquelle on en sort très facilement, en raison d’un trou ! C’est à partir de cette anecdote qu’il a conçu le scénario de Quelle joie de vivre, qui devient sa version personnelle de Candide. Rappelons que le personnage principal, qui rappelle Candide, s’appelle Ulysse : c’est pourquoi il fait preuve à la fois de beaucoup de naïveté et de beaucoup d’astuce ! René Clément attaque le scénario pendant le tournage de Plein soleil, avec deux co-scénaristes italiens, Leonardo Benvenuti et Piero de Bernardi, et le célèbre dialoguiste français, Pierre Bost.

Ce trou dans la prison, c’est ce qui lui permet de donner sa définition de la liberté…

Absolument. Le film passe par quatre étapes pour livrer la vision qu’a René Clément de la liberté. Étape 1 : le prêtre dépose les orphelins à la caserne militaire, en leur disant : « Vous êtes libres ! ». Et Ulysse se montre consterné et interrogatif. Étape 2 : à la sortie de la caserne, Ulysse et un camarade demandent au capitaine un piston pour qu’ils puissent décrocher un job et qui leur dit : « Si j’avais des relations, cela fait longtemps que je ne serais plus capitaine. Vous êtes libres ! » Une façon de les congédier. Étape 3 : dans une trattoria, le camarade d’Ulysse ne sait quel sandwich commander et demande automatiquement un sandwich à la mortadelle, tandis qu’Ulysse demande un sandwich avec de multiples aliments extravagants, en lui déclamant : « C’est ça, un sandwich d’homme libre ! ». On a l’impression que c’est un sandwich d’affamé plus que celui d’un homme libre. Dernière étape : le grand-père anarchiste lui demande de définir ce qu’est la liberté. Ulysse de répondre : « C’est ne pas aller en prison. » Étapes qui lui permettent de définir in fine la liberté : « Un petit trou dans une prison, comme la moëlle au milieu de l’os. » C’est là l’image le plus éloquente de la liberté au temps du siècle des totalitarismes. Pour le totalitarisme, le but est qu’il n’y ait pas de trou dans la prison. Au terme de son parcours, Ulysse préfère être une victime que livré aux fascistes.

Il s'agit donc un grand film contre le totalitarisme.

Le grand film contre les totalitarismes, c’est Le Dictateur. Mais Chaplin ne parle que du régime nazi. C’est ensuite une satire qui fait le portrait de Hitler. Quelle joie de vivre est un film contre tous les dogmes et les idéologies qui embrigadent. Clément y tourne en dérision non seulement le fascisme, mais également le royalisme, l’anarchisme, la religion catholique et le colonialisme. En arrière-plan, même s’il n’est pas montré, Clément dénonce le régime soviétique. Le film a une envergure plus importante que celle du Dictateur. Plus remarquable encore : à la différence du Dictateur, Quelle joie de vivre ne s’achève vraiment pas sur une note d’espoir.

C’est vrai dans toutes les versions du film ?

Il existe trois versions différentes du film. La version française s’achève sur les portes de prison qui se referment. Dans une interview donnée en 1961, René Clément explique que dans son esprit ces portes se referment aussi sur les spectateurs et notre avenir commun. Cela correspond à sa vision personnelle. Dans la version italienne [celle qui ressort en salles le 5 août, ndlr], le film s’achève sur un incident comique, mais guère plus rassurant pour la suite, dans le ton de la comédie italienne et qui allège un peu la vision de Clément. Il existe une troisième fin, dans une version longue italienne, qui contient 20 minutes supplémentaires. La fin contient des images de la sortie de la prison : l’eau du Tibre, qui semble bouchée. C’est la plus sombre des trois, mais un peu moins explicite que la première. La Cinémathèque française en possède une copie. Malheureusement, le sous-titrage est exécrable. Le film n’a pas été vu en salles depuis 2012. Il était alors ressorti dans une version restaurée, mais pas assez satisfaisante. La dernière restauration, beaucoup plus poussée, a été montrée lors du Festival Lumière de Lyon en 2019. Cette présentation a suscité un très bel enthousiasme.

Alain Delon était-il prévu dès l’origine du tournage ?

Oui. Ce qui les a stimulés tous les deux, c’était de créer un personnage qui évoluerait à l’opposé du Tom Ripley de Plein soleil. Ulysse est d’abord prêt à tout pour avoir de quoi manger ; pour finir, il préfère se sacrifier plutôt que de voir boucher le trou et laisser massacrer des innocents. Il passe de personnage sans scrupules à héros malgré lui, avant de s’accomplir comme héros sacrificiel. C’est l’inverse de l’évolution de Ripley.

Qui est l’actrice principale, Barbara Lass ?

C’est une actrice polonaise, qui était alors l’épouse de Roman Polanski. Ce dernier venait très souvent sur le tournage car il craignait qu’Alain Delon ne lui vole son épouse ! Cela lui a permis de profiter des leçons de mise en scène de René Clément. Elle n’a malheureusement pas fait une grande carrière…

« C’est un film prophétique qui annonce l’Italie des années 70 : le chaos des attentats et le parti de l’ordre qui veut en profiter »

Comment le film est-il accueilli ?

Le film a eu une destinée très étrange. À Cannes, il est très bien accueilli. Le fait de n’avoir emporté aucun prix lui a peut-être coupé l’herbe sous le pied. À quoi s’est ajouté le fait qu’il y ait eu des attentats de l’OAS au moment précis de sa sortie parisienne. Les salles ont été désertées. Sans compter le fait que personne ne voulait voir de films parlant de terroristes ou de bombes ! Curieusement, le film a très bien marché en province et a bien fonctionné en Italie. Il faut compter aussi que, parmi les critiques qui étaient alors pour la plupart politisés, personne ne pouvait s’identifier et ne pouvait considérer que ce film était de son obédience – car il n’était d’aucune obédience ! Il était tout sauf dans l’air du temps de renvoyer dos à dos tous les totalitarismes, mis à part Hannah Arendt. Et encore plus dans le cadre d’une comédie. C’est une des grandes originalités du film. Avec le fait qu’il s’agisse d’une réflexion politique sur les dangers des idéologies. C’est un film prophétique et annonce l’Italie des années 70 : le chaos des attentats et le parti de l’ordre qui veut en profiter. Mais il fonctionne aussi pour toutes les situations semblables, quelles que soient les époques et sociétés.

Quels étaient les liens entre René Clément et l’Italie ?

Il a fait la première co-production franco-italienne de l’après-guerre : Au-delà des grilles, avec Jean Gabin. Il est tombé amoureux de l’Italie. Une bonne partie de ses films sont des co-productions franco-italiennes. Une plaisanterie courait sur René Clément dans les années 60 qui revenait à dire qu’il s’appelait en fait Renato Clementi ! Le Château de verre, par exemple a été tourné dans une double version, en français et en italien, avec des acteurs différents.

Au casting, on retrouve d’ailleurs toute une pléiade de grands acteurs italiens de l’époque…

Tout à fait. Gino Cervi, qui joue le père anarchiste ; Rina Morelli, qui joue son épouse ; Paolo Stoppa, à la ville époux de Rina Morelli, qui joue le coiffeur ; et Ugo Tognazzi, qui fait une apparition en tant que terroriste.

De quel autre film de René Clément pourrait-on rapprocher Quelle joie de vivre ?

Dans une certaine mesure, on pourrait le rapprocher de plusieurs films. Les Maudits, film sur l’enfermement et l‘absence de liberté. Le Jour et l’heure, dans lequel le personnage incarné par Simone Signoret évolue de l’apolitisme, voire la collaboration, à la prise de risques pour aider indirectement la Résistance. Son parcours rappelle celui d’Ulysse dans Quelle joie de vivre. Il peut faire penser à Jeux interdits ou Barrage contre le Pacifique, dans lequel on voit des enfants ou des adolescents dont la conscience évolue entre le début et la fin du film. Enfin, on peut penser à Plein soleil, au cours duquel on assiste à l’évolution d’un jeune homme frivole en assassin sans scrupule. Ce sont tous des êtres en devenir, pas encore achevés. C’est l’un des éléments les plus répandus dans la filmographie de René Clément. Autre point qui le rapproche de Plein soleil : comme Ripley, Ulysse se coule dans les familles et les partis, en assimilant les codes.

Quel regard René Clément portait-il sur Quelle joie de vivre ?

Il en était particulièrement fier. Il regrettait que le film n’ait pas obtenu davantage de succès. En son for intérieur, je suis sûre que s’il n’avait dû n’en retenir qu’un dans sa carrière, il l’aurait choisi. Pour dire à quel point René Clément tenait à ce film et qu’il lui était personnel, c’est qu’il y joue lui-même un petit rôle, celui d’un général français poltron et imbu de lui-même ! Il apparaît également dans Plein soleil, mais il est impossible à reconnaître : il apparaît dans une trattoria comme serveur qui se fait rabrouer par le personnage joué par Elvire Popesco.

Qu’est-ce qui vous intéresse tant dans l’œuvre de René Clément ?

Le thème de l’enfermement et le besoin de liberté me touche de manière très profonde. Et son esthétisme, même s’il n’est pas présent dans tous ses films : Monsieur Ripois, dans lequel il y a un travail exceptionnel sur l’image ; Les Félins, qui atteint un degré d’esthétisme prodigieux ; Le Passager de la pluie, dans lequel il y a un véritable travail sur la couleur et les métaphores visuelles. J’aime la stylisation sous toutes ses formes, qu’elle provienne de Clément, Melville, Fassbinder ou Fellini.

Comment expliquer que René Clément ne bénéficie pas d’un statut unanimement reconnu ?

Il avait un statut privilégié jusqu’à ce que François Truffaut l’attaque dans les Cahiers du cinéma. Truffaut et Chabrol en ont dit le plus grand mal. Mon explication, c’est que Clément avait fait de la Nouvelle vague longtemps avant la Nouvelle vague. Il tournait en caméra cachée dès 1937, notamment au Yémen. La Bataille du rail, Au-delà des grilles, Monsieur Ripois contiennent des scènes tournées en caméra cachée. Il était plus facile de se faire connaître avec pour père spirituel un Rossellini qui tourne en Italie que de se faire connaître avec un René Clément couvert de prix et convoité par tous les producteurs du monde entier. Il fallait tuer sinon le père, mais le grand frère. Alors en pleine activité, son étoile était loin de pâlir. Il n’y a qu’en France qu’il a subi un tel sort. Ses films sont enseignés dans les écoles de cinéma du monde entier. Dans les années 90, au MOMA, un cycle avait été consacré aux précurseurs de la Nouvelle vague : René Clément en faisait partie…

Propos recueillis par Sylvain Lefort

Quelle joie de vivre

QUELLE JOIE DE VIVRE (Che gioia vivere)
Un film de René Clément
avec Alain Delon, Barbara Lass, Gino Cervi
1961 – France / Italie

Camélia Films
Au cinéma

5 août 2020

Crédits images : © 1961 Francinex, Tempo Film, Cinematografica RI.RE


Sylvain Lefort

Co-fondateur Revus & Corrigés (trimestriel consacré à l'actualité du cinéma de patrimoine), journaliste cinéma (Cineblogywood, VanityFair, LCI, Noto Revue), cinéphile et fan des films d'hier et d'aujourd'hui, en quête de pépites et de (re)découvertes

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