Cinéaste admirable, grinçant et moderne, on n’a pas fini de redécouvrir Dino Risi. La Cinémathèque française lui consacre une rétrospective à l’occasion de la sortie en salle par Les Acacias de L’Homme à la Ferrari, Parfum de femme et Au nom du peuple roi. Un cinéma qui n’a rien perdu de sa férocité.

Article initialement publié dans Revus & Corrigés N°9 – Musique de film

« Une bonne comédie vaut mieux qu’un mauvais film engagé ! [1]» , déclarait le réalisateur Dino Risi en 1972, en réponse à ses détracteurs qui lui reprochaient son absence d’esprit de sérieux. Or « il est sérieux de faire une farce », poursuivait-il, lui qui fut le principal maître et artisan de la comédie à l’italienne, de la fin des années 1950 jusqu’à son déclin au début des années 1980. Un genre qu’il porta à son apogée, au point de l’hybrider, au sein d’une œuvre prolifique (environ 60 films jusqu’à son décès en 2008) marquée par le regard sans concession qu’elle délivre sur le genre humain, et sur la société italienne en particulier. Né à Milan le 23  décembre 1916, Dino Risi y passe son enfance en fréquentant assidûment les salles de cinéma. Il suit les traces de son père médecin à l’opéra la Scala, et entame des études de médecine, orientées vers la psychiatrie, qu’il abandonne pour se consacrer au cinéma, après avoir collaboré comme journaliste, puis critique de cinéma dans diverses revues. C’est donc par hasard, comme il le reconnaîtra à diverses reprises, qu’il se lance dans l’immédiat après-guerre dans le documentaire pour y aborder des  thématiques révélatrices de son univers futur – les  hospices dans I bersaglieri della signora ; les clochards dans Barbon. À l’instar de ses aînés Rossellini, De Sica ou Visconti, Risi filme les rues, les gens. Mais il leur insuffle progressivement une dose de romanesque et d’humour – caractéristique de ce qu’on appelle alors le néoréalisme rose. « Le néoréalisme est dépassé par le temps cinématographique. […] Aujourd’hui, il n’est plus suffisant de photographier la réalité, il faut l’expliquer. [2]»  C’est ainsi qu’en 1956, il entame sa « trilogie optimiste » avec succès : Pauvres mais beaux et Belles mais pauvres (1957) ; Pauvres millionnaires (1959) – ce qui lui permet de s’imposer auprès des  producteurs pour se lancer dans des projets plus personnels, et affûter son regard sarcastique sur l’essor économique que connaît alors l’Italie.

L'Homme à la Ferrari (1967) © TF1 Droits Audiovisuels - Dean Film

Réalisme et dérision

Une vie difficile (1961), film charnière, permet au cinéaste d’assurer la transition entre l’esprit du néoréalisme et la dérision teintée de cruauté propre à la comédie italienne. Le Fanfaron (1963), l’un de ses films les plus célèbres, est également une œuvre clé dans la filmographie de Dino Risi. Périple mouvementé sur les routes d’Italie le temps d’un week-end du 15 août, il narre la rencontre entre un hâbleur cynique et satisfait de lui-même (Vittorio Gassman), et un étudiant timoré (Jean-Louis Trintignant). Euphorique et menée tambour battant, cette virée s’achève tragiquement, et annonce les road movies de la fin des années 1960. Manière aussi pour Risi de tendre un miroir à une Italie grisée par son essor économique et aveugle sur ses impasses. Les Monstres (1963) reste à ce jour le modèle de ce qui constitue la forme par excellence de la comédie italienne : le film à sketches, dont Risi pose les jalons. Et qui lui permet de canaliser son trop-plein d’idées et d’assouvir son goût pour les formats courts. Seul aux commandes, il s’appuie sur les compositions de ceux qui deviendront ses acteurs fétiches : Vittorio Gassman (16 films ensemble) et Ugo Tognazzi (11 films en commun). Initialement prévu pour Elio Petri et Alberto Sordi, Les Monstres arrive dans les mains de Risi, après avoir été échangé avec Il maestro di Vigevano. Heureux accident de l’histoire du cinéma ! Tout au long des années 1960, Risi enchaîne les films avec pour constante la dénonciation des hypocrisies et des impasses de la société italienne en plein essor économique. Ce qui lui permet de railler les institutions, les relations hommes-femmes, la bourgeoisie, les médias, et – sacrilège ! – l’Église et la lutte des classes. De cette période, retenons Il giovedì (1963), dans lequel Risi aborde le thème du divorce du point de vue de l’enfant, et qu’il place parmi ses films favoris. L’Homme à la Ferrari (1967), sur la crise de la quarantaine, lui permet de retrouver Gassman et d’approfondir le portrait du mâle tout-puissant entamé avec Le Fanfaron. Surtout, Une poule, un train, et quelques monstres (1969), puis Sexe fou (1973), donnent à Risi l’occasion de livrer deux variations des Monstres à propos du sexe. Deux films à sketches, portés respectivement par Nino Manfredi et le couple Giancarlo Giannini-Laura Antonelli, qui dépeignent avec ironie gérontophilie, transsexualité, adultère, fétichisme, impuissance… Autant de tabous symptomatiques d’une Italie en proie à la révolution des mœurs, et dont témoigne Moi, la femme (1971), sur la libération des femmes, autre film à sketches qui a pour particularité d’être interprété par une seule et même actrice – Monica Vitti.

Parfum de Femme (1974) © TF1 Droits Audiovisuels - Dean Film

Politique, amertume et intimité

Dino Risi accède à la consécration et la reconnaissance internationales avec la sélection à Cannes de Parfum de femme en 1974. Grâce à cette odyssée tragi-comique d’un militaire aveugle à la libido sexuelle délirante, et de son jeune assistant dans l’Italie contemporaine, Vittorio Gassman remporte le prix d’interprétation masculine. Ironiquement, cette consécration coïncide avec les années de plomb italiennes. Période au cours de laquelle Risi, sans se départir de son ironie et de sa dérision, renvoie dos à dos idéologues et politiques, avec une pointe d’amertume. Ce cycle débute en 1971 avec Au nom du peuple italien, véritable chef d’œuvre, qui décrit les efforts d’un petit juge d’instruction (Ugo Tognazzi) pour inculper un industriel arrogant et dominateur (Vittorio Gassman) sur fond de corruption et de pollution. Suit notamment Rapt à l’italienne (1973), récit tragi-comique du kidnapping médiatique d’un homme d’affaires (Marcello Mastroianni). Puis avec La Carrière d’une femme de chambre (1976), Risi, 15 ans après La Marche sur Rome, revient sur la période mussolinienne vue depuis les milieux politiques et cinématographiques. Enfin, avec Cher papa (1979), il raconte l’affrontement générationnel entre un capitaine d’industrie et  son fils sur fond de Brigades rouges, avec un immense Vittorio Gassman. En parallèle, la filmographie de Dino Risi prend une orientation plus intime, pour traiter, avec une dose de mélancolie et de fantastique, le vieillissement ou les premières amours. En témoignent les étranges et fascinants Âmes perdues (1977), Dernier amour (1978), ou Fantôme d’amour (1981). Si Dino Risi tente de faire perdurer la satire et l’humour en toute fin de carrière – deux films avec Coluche, Le Bon Roi Dagobert (1983), et l’excellent Le Fou de guerre (1985) – c’est symboliquement lui qui a pour tâche de clore et d’enterrer la comédie italienne : il réalise ainsi le dernier sketch des Nouveaux Monstres (1978), relatant l’enterrement d’un comédien par ses pairs, et qui, de la tristesse des premiers instants,  tourne à l’hilarité délurée.

Œuvre prolifique, qui ne contient pas que des chef-d’œuvres, la filmographie de Dino Risi doit être revisitée, non seulement comme un véritable réservoir à comédies transalpines dont il a forgé les règles, mais aussi comme cinéma révélateur des contradictions, espoirs et désillusions de son pays. Risi ne cherche pas à corriger, mais à constater et expliquer avec dérision, la permanence des instincts les plus vils et les plus abjects, tel un portraitiste à la Daumier ou un auteur de commedia dell’arte. D’où une mise en scène au service des acteurs et des scénarios truculents élaborés à plusieurs mains. Son style, bien particulier, tient, non à la récurrence de figures ou plans qui fixeraient formellement son identité, mais à cette tonalité si singulière qui mixe férocité, lucidité et humanité.

[1] Positif n° 142, septembre 1972.
[2] Cinéma, n° 169, 1956.

En couverture : Au nom du peuple italien (1971) © STUDIOCANAL – International Apollo Films

Dino Risi
Italie
1er septembre 2021
Distribution Les Acacias
Du 2 septembre au 27 octobre 2021
Rétrospective à la Cinémathèque française

Sylvain Lefort

Co-fondateur Revus & Corrigés (trimestriel consacré à l'actualité du cinéma de patrimoine), journaliste cinéma (Cineblogywood, VanityFair, LCI, Noto Revue), cinéphile et fan des films d'hier et d'aujourd'hui, en quête de pépites et de (re)découvertes

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