Grandeur et décadence des Anges de l’Enfer (1930) d’Howard Hughes

Superproduction démesurée, film malade, caprice de gosse de riche… Le célèbre long-métrage d’aviation d’Howard Hughes, notamment immortalisé dans le Aviator de Martin Scorsese, n’a jamais manqué de se faire remarquer – mais pas toujours en bien. Les Anges de l’Enfer est le symbole-même d’une certaine décadence hollywoodienne, le film qui en fait trop à tous les égards, et qui, pourtant, parvient encore à épater aujourd’hui pour son échelle et ses images.

Il est de ces films dont l’histoire de la conception dépasse l’œuvre en elle-même, et Les Anges de l’Enfer en fait incontestablement partie. Film-caprice de Howard Hughes, héritier d’une fortune familiale, Les Anges de l’Enfer n’est certainement pas la première superproduction hollywoodienne, mais peut-être s’agit-il du premier blockbuster décadent. Décadent, pour sa simple raison d’être, à savoir quelque part entre « faire la même chose » et « faire mieux » que les grandes épopées filmiques sur la Grande Guerre (La Grande parade de King Vidor en 1925, Les Ailes de William Wellman en 1927) ; décadent, aussi, pour son coût de production démesuré, sa gestation interminable (le tournage débute le 31 octobre 1927, la première du film se tient le 27 mai 1930) ; décadent, enfin, pour cette volonté de rendre le film conforme aux nouveaux standards technologiques d’alors, le son (ce qui impliqua de retourner toutes les scènes dramatiques du film, débuté en muet) et la couleur. Bref, presque une étrangeté hollywoodienne – et encore, puisqu’il s’agit au fond d’un film indépendant, Hughes n’étant pas du sérail et pas franchement apprécié des majors. Aussi, Les Anges de l’Enfer a ceci pour lui d’être une plongée au cœur des folies d’un millionnaire des roaring twenties ; un homme qui se rêve sans doute génie de cinéma, et qui, loin de l’être, ne manque pas non plus de talent.

Si Hughes a dirigé lui-même Les Anges de l’Enfer, c’est déjà parce qu’il en a préalablement éjecté deux cinéastes, Marshall Neilan (qui est pourtant à l’origine du projet, proposé à Hughes) et Luther Reed, ce dernier lui disant « réalisez-le vous-même. » Ce qui est étonnant, c’est que Hughes, passionné d’aviation, n’oriente pas intégralement son film dessus, consacrant près de la moitié du métrage à une dramaturgie pas des plus palpitantes. Il s’agit notamment des scènes parlantes, retournées par James Whale (pas encore devenu le cinéaste estimé de Frankenstein) et rescénarisée par Joseph Moncure March pour améliorer la version muette très médiocre originellement signée Hughes. Ainsi, on suit deux frères (Ben Lyon et James Hall, pas très convaincants…) dont l’existence rencontre la guerre et bientôt les aléas d’un triangle amoureux, suffisamment de matière pour empiler tous les clichés possibles. Dans la version muette, c’était Greta Nissen qui interprétait la femme convoitée, finalement renvoyée de la version parlante à cause d’un accent scandinave prononcé. C’est l’inconnue Jean Harlow qui la remplace, entrant dans une superproduction hollywoodienne par la grande porte. On voit bien qu’Harlow, malgré son inexpérience et son jeu parfois incertain, magnétise la caméra. Elle devient tout le centre d’intérêt de cette partie du film, profitant de l’ère pré-Code pour multiplier décolletés plongeants et déshabillés, et c’est sans doute pour cette raison que Hughes a fait tourner une scène de bal du film en couleur, utilisant le procédé bichrome dit Multicolor[1], qui donne à la chair cette teinte si particulière. Cependant, la gouaille de Jean Harlow peine à sauver cette partie laborieuse, qui, dans beaucoup de ses séquences, et malgré les efforts de Whale, tend à prouver tous les reproches qu’on a pu faire au cinéma parlant des premières années, dans son manque de force visuelle, son immobilisme, sa théâtralité.

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Mais qui regarde vraiment Les Anges de l’Enfer pour son histoire de triangle amoureux ? Passé ce chapitre laborieux, lorsque vient le temps de la guerre, le film de Hughes trouve tout son intérêt. Les moyens injectés lors du tournage des séquences aériennes (pour lesquelles Hughes a acheté 87 avions et recruté 137 pilotes[2]) se voient à l’écran, et avec un minimum d’effets spéciaux (une poignée de plans truqués, quelques maquettes). L’envergure des affrontements aériens est proprement hallucinante (et, en ce sens, pas franchement réaliste mais qu’importe), filmés à même le ciel par Hughes et ses opérateurs, forts de caméras embarquées. Il faut concéder au cinéaste-mégalo que s’il se plaît dans un premier temps à embrasser tous les clichés chevaleresques de l’aviation, il arrive néanmoins à tirer des affrontements une violence ni idéalisée ni atténuée : ainsi, on voit par exemple un pilote brûler vif alors que son avion pique (de quoi excuser les grimaces parfois un peu grotesques de certains figurants/pilotes). De formidables éclairs de cinéma traversent parfois ces séquences, comme l’apparition sidérante d’un zeppelin sorti de la brume, teintée en bleue et presque filmée comme une créature monstrueuse de film d’horreur – évidemment, car ce sont les Allemands. À ce titre, il faut néanmoins avouer que Les Anges de l’Enfer remet au goût du jour une certaine germanophobie latente, qui avait été une norme dans le cinéma hollywoodien de la fin des années 1910 et du début des années 1920 : à bord du dirigeable, l’écriture entasse tous les clichés possibles et imaginables sur les « boches » rendant le film un brin anachronique dans une période où le pacifisme commençait à s’imposer, notamment suite au triomphe de La Grande parade (ce trait prête presque à sourire lorsque tout l’équipage fanatisé saute par-dessus bord pour alléger l’appareil, poursuivi par des chasseurs). La séquence du dirigeable, avec sa bataille aérienne, valait à elle-seule 460 000 dollars (sur un budget compris entre 2,4 et 4 millions de dollars), Hughes s’étant procuré deux zeppelins dont un pour le faire exploser, passage mémorable du film et incroyablement graphique. De la même manière, une dernière séquence de bombardement présente quelques vues alors jamais effectuées et laisse évidemment à la place à une véritable tempête pyrotechnique.

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Il faut imaginer que pour chaque mètre de pellicule monté des Anges de l’Enfer, 249 mètres ont été tournés par Hughes et ses équipes (pour un total de 687 251 mètres de film soit près de 560 heures de rushes). On ne trouvera guère de meilleur résumé de l’entreprise de cette production, démesurée, anormale, presque maladive jusque dans ses moindres détails. Lors de la première au Grauman Chinese Theater de Los Angeles, Hughes investi 400 000 dollars, faisant voler une escadrille au-dessus de la ville et ornant Hollywood Boulevard de dizaines de reproductions de biplans – 50 000 personnes assistent à l’événement. Sans surprise, et malgré son succès commercial, Les Anges de l’Enfer ne rapporte pas un centime à son créateur démiurge. Comme il n’a pas non plus été une révolution cinématographique. Et pourtant, le charme qui se dégage du film a survécu aux décennies, peut-être pour tout ce qu’il représente de génialement difforme dans le sens du spectacle à l’américaine, et encore et toujours pour ses scènes de voltiges qui ont rarement été revues ailleurs[3] (toutefois, il y a sans doute dans son faste la matrice du chef d’œuvre qu’est Le Crépuscule des aigles de John Guillermin, sorti en 1966). Un grand film raté, ou un petit film devenu trop gros, c’est selon, mais une œuvre fascinante dans tous les cas.


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En complément, un entretien avec Célia Sauvage, non seulement peu convaincant mais truffé d’approximations autour du film et de Howard Hughes – notamment autour du Code Hays, pas encore en application au moment de la production des Anges de l’Enfer – se focalisant sur le personnage de Jean Harlow, ayant bien du mal à convaincre qu’il s’agisse d’autre chose que d’un faire-valoir. À noter également une tare assez notable de cette édition, à savoir que la fameuse séquence du zeppelin, teintée en bleue, présente normalement, grâce à un procédé photochimique, des flammes (de l’explosion) orangées, et ce n’est pas le cas sur le Blu-ray, la séquence est intégralement bleutée. Dommage que cela vienne entâcher cette belle restauration.


[1] L’image bichrome comporte deux bobines, une bleue et une rouge, permettant de recréer une partie du spectre des couleurs – avec moins de précision que le futur Technicolor trichrome, rajoutant le vert. Les Anges de l’Enfer, tourné en Multicolor, a toutefois été tiré par Technicolor, la firme Multicolor n’ayant pas les capacités techniques de fournir à Hughes assez de copies. Dans Aviator (2003), Martin Scorsese filme toute la partie consacrée aux Anges de l’Enfer en s’inspirant de l’esthétique bichrome. À noter que la séquence en couleur a longtemps été perdue, et retrouvée dans les années 1980 par le fils de John Wayne, parmi les archives de son père. Wayne avait tourné en 1957 Jet Pilot, une production Hughes, durant laquelle ce dernier lui a sûrement fait parvenir une copie des Anges de l’Enfer.

[2] D’après le journal The Sotoyome Scimitar, vol. 32, n°48, 12 mars 1931.

[3] Par ailleurs, quatre personnes ont perdu la vie pendant le tournage des Anges de l’Enfer : un technicien a fait une crise cardiaque et trois pilotes se sont écrasé, mais pas durant les cascades en elles-mêmes.