Auteur de documentaires en Union soviétique, de films américains pendant la Seconde Guerre mondiale, et surtout de grands mélodrames sociaux dans la France du Front Populaire puis de l’après-guerre, Léonide Moguy a disparu des souvenirs de nombreux cinéphiles. Une mémoire ravivée en février 2020 par la Cinémathèque française à l’occasion d’une rétrospective, reprise début septembre.

On l’avait oublié. Victime collatérale, comme d’autres, de la Nouvelle Vague et de son cinéma sans morale ni message. Il représentait peut-être tout ce que ces jeunes cinéastes ambitieux détestaient. Une apothéose d’un « cinéma de papa » entre mélodrames et films sociaux, tournés souvent en studio, des films engagés et dont les sujets résonnent encore (la question de l’éducation sexuelle et du sexisme par exemple, évoquée dès 1950 avec Demain il sera trop tard, co-production franco-italienne). Mais de la fin des années 1950 aux années 1970, le cinéma d’art était libertaire et anarchique. Alors, célébrer un cinéaste qui concluait ses films par les valeurs de la République, comme c’est le cas de Prisons sans barreaux (1938), pamphlet pour la réforme judiciaire en faveur des mineurs sous le Front populaire, était alors la pire des ignominies ! 

Le voilà donc disparu, plus profondément encore que Le Chanois ou Duvivier. Tellement enterré, qu’il tournera son dernier film en 1961, Les Hommes veulent vivre, avant de disparaître dans une indifférence générale et de mourir dans l’oubli à 76 ans, le 21 avril 1977. À sa mort, une brève de moins de dix lignes est publiée dans Le Monde, non signée. À peine un avis de décès dans lequel est mentionné, non sans condescendance : « [Le] sentimentalisme, mêlé à l’évocation de problèmes sociaux, se retrouve dans ses principaux films ». Il n’est pas dit que ses films cumulèrent souvent succès critique et public, que sa carrière s’est établie en France, en Italie et aux États-Unis – lui qui était né Leonid Moguilewsky dans le Saint Pétersbourg des Tsars. Il n’est pas dit non plus que Robert Wise fut son assistant sur Sabotage à Damas (Action in Arabia), film américain tourné en 1944, et qu’il était un incroyable révélateur de talents : Sophia Loren, Ava Gardner, Mylène Demongeot, Michèle Morgan ou Madeleine Robinson ont fait leurs premières armes grâce à lui. Sans parler bien sûr de Corinne Luchaire, qui tournera dans trois films de Léonide Moguy et qui trouvera, avec Prisons sans barreaux, le rôle de sa vie.

Sabotage à Damas (1944)

L'autre star disparue

On l’a oublié elle aussi, Corinne Luchaire. Pourtant, lorsque l’on découvre Prisons sans barreaux, on se demande comment a-t-on pu passer à côté de cette actrice si résolument moderne qui, en 1938, jouait déjà comme on jouera dans les années 1960, posant sans maquillage et disant des phrases ordinaires sans déclamation mais avec humour et décontraction, vingt ans avant Jean Seberg et À bout de souffle ? Il faut dire que sa vie a été un drame romanesque. Elle meurt en 1950, comme une rock star, à 28 ans, des suites d’une tuberculose, qu’elle contracte en 1941, la forçant à arrêter le cinéma. Pendant l’Occupation, elle se marie, se sépare, a un enfant avec un officier allemand, fait deux tentatives de suicide et devient la secrétaire de son père, journaliste collaborationniste et fondateur du quotidien vichyiste Les Nouveaux temps. À la Libération, elle passe quelques jours à la prison de Fresnes. Elle est condamnée à l’indignité nationale et son père fusillé. Elle ne s’intéressait pas à la politique ni guère à ce qui se déroulait pendant cette guerre, qu’elle a surtout passée dans un sanatorium près du Mont-Blanc. Elle avait pourtant plusieurs amis juifs, mais ça n’a jamais été un sujet.

Elle était particulièrement proche de Simone Signoret. Elles avaient le même âge, étaient en classe ensemble. Simone avait même travaillé avec le père de Corinne, alors que tout le monde l’appelait encore Simone Kaminker. C’est Corinne, d’ailleurs qui l’avait emmené la première fois faire de la figuration sur des plateaux de cinéma. Que le père de Simone, André Kraminker, ait rejoint la France libre à Londres, que sa mère Georgette soit réfugiée en secret quelque part dans le Sud de la France, on n’en parlait pas. Corinne Luchaire raconte son occupation en 1949, dans ses mémoires intitulées Ma drôle de vie (plus de vingt ans avant que Véronique Sanson ne lui emprunte le titre). Victime ou coupable de ne pas avoir ouvert les yeux, ou d’avoir préféré les fermer, elle décèdera quelques mois plus tard de sa maladie que la dépression n’a fait qu’aggraver. Mais qui sait, dans une uchronie où tout cela n’aurait pas eu lieu, Corinne Luchaire serait peut être devenue la plus grande star française du XXème siècle. C’est en tous cas l’intime conviction qui apparait lorsqu’on la voit dans les films de Léonide Moguy.

Corinne Luchaire dans Conflit (1938)

Cinéaste de notre temps

Si la (re)découverte de Corinne Luchaire légitime déjà le visionnage des films de Léonide Moguy, il ne faudrait pas réduire à cela le cinéaste, même s’il a toujours été très proche de l’actrice. Après sa mort, il s’est efforcé de garder un lien avec la fille de Corinne Luchaire, celle qu’elle a eu avec le capitaine de la Luftwaffe et qui lui a causée tant de soucis à la Libération – ou juste après, « l’épuration », comme ils disaient, mot barbare que les Allemands n’auraient pas renié. En 1957, dans les studios de Boulogne, Brigitte Luchaire et Katia Moguy – la fille de Léonide – assistent ensemble au tournage de Donnez-moi ma chance, l’un des derniers films de Moguy. Aujourd’hui, Brigitte Luchaire est loin de cette histoire, et de sa mère. Elle ne veut rien savoir, ne répondant à aucune demande d’interview, comme un obstacle supplémentaire pour le souvenir de l’actrice et de son cinéaste fétiche. Parler de Léonide Moguy, c’est tirer un fil. Celui d’une histoire du cinéma trop longtemps mise de côté, qui a longtemps semblée condamnée à l’oubli. Jusqu’au jour où un cinéphile tombe dessus. C’est le cas d’Éric-Antoine Lebon qui, dans les années 1990, redécouvre le cinéaste au hasard des collections de VHS éditées par René Château. Des films qu’il n’avait jamais vus à la télévision ou dans les salles d’art et essai.

« Pour Moguy, le cinéma ne devait pas constituer un simple divertissement mais servir à éveiller les consciences, véhiculer et partager des idées sur des sujets de société, entamer les débats »

De là, il découvre une filmographie d’une rare cohérence et se passionne pour son intention humaniste. « Pour Moguy, le cinéma ne devait pas constituer un simple divertissement mais servir à éveiller les consciences, véhiculer et partager des idées sur des sujets de société, entamer les débats », témoigne celui qui lui a depuis consacré un livre, Léonide Moguy – Un citoyen du monde au pays du cinéma (Ed. L’Harmattan). Ainsi, les films de Moguy évoquent autant la situation des mères célibataires, la prostitution, les maisons de correction que l’éducation sexuelle ou le suicide, donnant une photographie souvent passionnante des débats sur des sujets qui agitaient la société, avec toujours une vision progressiste et, fait rare pour l’époque, adoptant souvent le point de vue féminin sur ces sujets. « Mais, pour appuyer ses intentions, Moguy avait généralement recours au mélodrame, ce qui lui valut bien des sarcasmes de la part de chroniqueurs fustigeant avec acidité chacune de ses productions, jugées démodées et commerciales », précise Éric-Antoine Lebon. « Moguy possède pourtant une réelle habilité pour orchestrer les situations tendues et complexes de ses films, et son indéniable talent pour diriger les comédiens lui permet d’en tirer de remarquables performances. Il donne vraiment ses lettres de noblesse à ce genre ». Conflit, avec Corinne Luchaire et Annie Ducaux, aborde ainsi dès 1938 des sujets comme la stérilité, l’adoption et surtout l’avortement, à travers un mélodrame évoquant George Cukor et Douglas Sirk.

Corinne Luchaire et Jean-Pierre Aumont dans Le Déserteur (1939)

Parmi les treize films que la Cinémathèque française propose dans la reprise de sa retrospective, Éric-Antoine Lebon conseille également le rarissime Empreinte du Dieu. Racontant l’histoire d’une femme victime de violences conjugales partie se réfugier chez sa sœur, ce film fut un immense succès pendant l’Occupation, alors que Moguy, comme tant de cinéastes, était parti à Hollywood. Aux États-Unis, Moguy tourna trois films, dont Paris after Dark (1943), film sur la Résistance qu’un certain Quentin Tarantino redécouvrit au moment de la préparation d’Inglourious Basterds. Pris de passion pour le cinéaste, il en créa un personnage secondaire homonyme incarné par Dennis Christopher son film suivant Django Unchained et présenta Le Déserteur de Moguy (1939) – existant aussi sous le titre Je t’attendrai imposé par la censure – lors d’une carte blanche que le Festival Lumière lui confia avec son Prix Lumière en 2013. Si même Tarantino le consacre, c’est que Moguy, après 50 ans d’oubli, est bien de retour, et le succès en février de la rétrospective à la Cinémathèque française l’a prouvé. Alors, plus besoin de VHS René Château pour découvrir ces chefs-d’œuvres longtemps méprisés. Rendez-vous du 2 au 24 septembre, à la Cinémathèque française pour en avoir le cœur net.

Pierre Charpilloz

Pour prolonger la lecture

Léonide Moguy – Un citoyen du monde au pays du cinéma, d’Éric-Antoine Lebon publié aux éditions L’Harmattan

Crédits images : Léonide Moguy et Michèle Morgan © DR / Sabotage à Damas © 1944 RKO Radio Pictures / Conflit © 1938 CIPRA / Le Déserteur (Je t’attendrai) © 1939 Gaumont

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