À quel moment une foule qui demande justice dérape et jusqu’où peut-elle aller, abreuvée de fantasmes à s’en assoiffer de sang ? C’est la question que nous pose Arthur Penn avec La Poursuite impitoyable, qui replace un Marlon Brando admirable en ultime rempart de la loi, abandonné au milieu d’une ville hystérique à l’arrivée d’un évadé présumé coupable, incarné par Robert Redford. Un samedi soir sous haute tension aussi fiévreux que glaçant, et qui n’épargne rien… ni personne.

Texte originellement publié dans le n°7 de Revus & Corrigés.

L’Amérique, comme elle n’aimerait jamais se voir. Nul besoin de miroir déformant pour Arthur Penn qui coadapte ici une pièce devenue roman de Horton Foote, scénariste de Du silence et des ombres (1962). Difficile en effet d’attribuer tout le mérite au cinéaste ayant renié en partie ce film qui attaque de front ce mal social qui perdure, et plus exacerbé encore de nos jours, aux États-Unis. Aussi réussi qu’il puisse paraître au final, La Poursuite impitoyable est un exemple marquant de ce crépuscule des dieux-producteurs et des studios hollywoodiens tout-puissants en ce milieu des années 1960. Lorsque Arthur Penn arrive sur le projet, sa carrière bat de l’aile. En cause : l’échec cuisant de Mickey One (1965), très influencé par la Nouvelle vague française, et le remplacement du cinéaste par John Frankenheimer sur le tournage du Train (1964). Impossible pour Penn de s’imposer face au producteur de Sur les quais (1954) et du Pont de la rivière Kwaï (1957), Sam Spiegel, auréolé de sept oscars pour Lawrence d’Arabie (1962). Pour lui, c’est son nom de producteur qui vendra au public cette adaptation dont il a acheté les droits du roman publié en 1956, imaginant déjà le beau Marlon Brando dans le rôle de ce prisonnier évadé qui revient dans sa ville natale. Mais le projet va traîner. Le scénario passe des mains de Michael Wilson (scénariste du Pont de la rivière Kwaï et Lawrence d’Arabie) à celles de Lillian Hellman, avant que Spiegel et Penn n’y mettent leur grain de sel en amont du tournage.

James Fox, Jane Fonda et Robert Redford

Le bon, les brutes et l'innocent

Une décennie plus tard, nous sommes loin de la pièce de Horton Foote. Les éléments essentiels sont pourtant présents : un shérif fatigué et désabusé d’une petite ville du Texas est déterminé à attraper ce prisonnier vivant. Trop âgé, Brando incarne désormais le shérif et cède sa place à un acteur de télé qui débute au cinéma, un certain Robert Redford. Or, d’un évadé épris d’une sanglante vengeance, le film en fait un homme doublement accusé à tort. Avec ces deux personnages devenus vertueux des deux côtés d’une loi imparfaite, une bascule inattendue s’opère alors et transforme La Poursuite impitoyable en une charge terrible contre la société américaine. Une galerie de protagonistes va s’agglomérer au fil du récit, peuplant cette ville du niveau le plus insignifiant au plus élevé de l’échelle sociale : riches et pauvres, jeunes et vieux, pécheurs et croyants, Blancs et Noirs. Le long-métrage critique sans détour une société malade et n’épargne aucun sujet sensible : racisme, adultère, corruption, alcoolisme, débauche… Tout est prétexte aux dérives et aux excès. Le soleil n’est pas encore couché que les sourires de façade s’estompent déjà, prémices d’une trop longue nuit d’été où les valeurs morales de chacun fluctuent selon les circonstances. La violence latente qui larde toute l’exposition prend son temps pour mieux nous exploser au visage, à l’instar du shérif se retrouvant à devoir sauver le fugitif d’une plèbe hystérique aux abois qui projette sur lui tous ses fantasmes.

Marlon Brando en shérif incorruptible mais sans pouvoir

Une nuit en enfer

Collant dramatiquement à notre actualité immédiate, La Poursuite impitoyable est un long malaise dont personne ne ressort indemne. Une spirale infernale qui démonte point par point l’idéal de l’Americana, le tiraillant entre les plus bas instincts et l’abnégation la plus honorable. Le film nous étouffe petit à petit tandis que les individus avinés et armés se font foule folle pour donner un peu de consistance hebdomadaire à leur vie pathétique et monotone. De quoi désespérer de l’humanité. Les assassinats de John Fitzgerald Kennedy et Martin Luther King Jr. y trouvent naturellement un écho sinistre. L’espoir s’abrite néanmoins, autant que cela soit possible, derrière des personnages de bonne volonté comme celui incarné par Brando. L’acteur, qui est alors dans le creux de la vague, critiqué pour ses nombreux caprices sur de précédents tournages (il mettra d’ailleurs presque en péril celui de Missouri Breaks, du même Arthur Penn, dix ans plus tard), se montre aussi exemplaire sur le plateau qu’à l’écran, notamment lors d’une séquence de confrontation particulièrement insoutenable. Malgré son casting cinq étoiles alignant Jane Fonda, E.G. Marshall, Angie Dickinson, Miriam Hopkins ou encore Robert Duvall, c’est sans surprise que ce long-métrage profondément pessimiste est mal reçu par la critique comme le public. Arthur Penn revendique alors ne pas reconnaître le film qu’il avait en tête, bien qu’il en ait tourné chaque plan (hormis ceux du générique composé par Maurice Binder, auquel la musique de John Barry donne un faux air d’ouverture de James Bond, dissonant avec le reste du film). Contrairement à ce qui avait été convenu, Sam Spiegel ne lui laisse pas d’accès au montage. Déjà que le tournage a été une épreuve pour lui, luttant au quotidien contre les espions du producteur, le cinéaste devra se rendre à Londres, à ses frais, pour constater que le rythme et les plans spécifiques qu’il avait retenus ne sont plus. Énième amère expérience pour Penn, depuis une confiscation du montage par les studios sur son premier film, Le Gaucher, en 1958. Mais le vent tournera à la faveur de son long-métrage suivant, Bonnie and Clyde (1967), aube d’une ère pleine de promesses pour les cinéastes américains, celle du Nouvel Hollywood.

Alexis Hyaumet

La poursuite impitoyable

LA POURSUITE IMPITOYABLE
(The Chase)

Un film de Arthur Penn
avec Marlon Brando, Robert Redford, Jane Fonda
1966 – États-Unis

Sidonis-Calysta
En Combo DVD/Blu-ray/Livret le 22 mai
 2020

La présentation du film par François Guérif (20 min.), prolongée plus en détail dans le livret de 60 pages du coffret, apportera de nombreuses informations essentielles à qui s’intéresse au sinueux parcours du projet qui deviendra au final La Poursuite impitoyable. Abordant inévitablement plusieurs points-clés de l’intrigue, nous recommandons de ne consulter le supplément qu’une fois le long-métrage vu, afin de ne pas gâcher sa découverte.

Crédits images : © 1966 Horizon Pictures, Sidonis-Calysta, Tous droits réservés.

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