Du 17 au 28 novembre 2023, le Festival du film franco-arabe de Noisy-le-Sec met à l’honneur le Liban et la réalisatrice et artiste Jocelyne Saab, dont la filmographie fera l’objet d’une rétrospective intégrale jusqu’au 10 décembre en Île de France. Pionnière du « nouveau cinéma libanais » dans les années 70, elle a documenté sans relâche les conflits prenant place au Liban et sa ville de cœur, Beyrouth. Rencontre avec Mathilde Rouxel, directrice artistique du festival et ancienne collaboratrice de Jocelyne Saab, à l’initiative de la restauration de ses films.

Jocelyne Saab est née au Liban, pays qu’elle a beaucoup filmé et dont elle a documenté les guerres. Quelle place occupe-t-elle dans le cinéma libanais ?

Cela dépend de la perspective et de la temporalité dont on parle. Elle a commencé comme reporter de guerre dans la région et quand la guerre a commencé au Liban, elle a décidé de changer de carrière, de quitter la télévision française et de se consacrer à la compréhension de son pays. Elle a réalisé des films qui étaient certes beaucoup plus libres que les reportages qu’elle faisait pour France 3, mais qui étaient quand même destinés à un spectatorat européen, puisqu’elle vendait ses films aux chaînes de TV françaises, allemandes, suédoises… Avec cette idée très ferme de montrer autre chose que ce que montraient les mass media, notamment français, qui ne défendaient pas les mêmes idées qu’elle. Ses films ont peu circulé au Liban à cette époque-là. Beaucoup de gens connaissaient le travail de Jocelyne Saab, elle était respectée pour son travail de journaliste, notamment par les Palestiniens et la gauche libanaise, mais lorsqu’elle commence à faire des films de fiction au milieu des années 80, elle ne rencontre pas de succès. Son deuxième long-métrage Il était une fois Beyrouth (1995) a été assez mal reçu au Liban. Ça n’a pas facilité la découverte de son travail par le public. D’autant qu’après la guerre civile, dans les années 90-2000, la nouvelle génération d’artistes a eu besoin de se réapproprier la période d’avant-guerre qu’ils avaient vécue enfant, et avait finalement un manque de curiosité pour les images de ceux qui avaient couvert la guerre. De plus, ses films circulaient très difficilement car il n’existait pas vraiment de copies, et elle n’était pas enseignée [dans les cours d’histoire du cinéma, ndlr]… Malgré tout, Jocelyne Saab était dans le paysage culturel libanais, à monter des nouveaux projets et à écrire de nouveaux films. Elle avait une place particulière, c’est une dame du cinéma libanais, qui organisait notamment un festival de cinéma, mais dont on ne connaissait pas ou peu son travail.  Mais depuis que son œuvre circule davantage, il y a un intérêt presque vital de la part des Libanais de le découvrir, parce qu’il permet de comprendre énormément de choses sur la situation actuelle. Et je pense que c’est perçu aujourd’hui comme un travail pionnier.

Il était une fois Beyrouth, histoire d’une star (1994)

Elle a réalisé de nombreux films à Beyrouth. Quelle place occupe le Liban dans son œuvre ?

Son œuvre démarre parce que Beyrouth est déchiré et que c’est important pour elle, personnellement et politiquement, de le sauver à sa façon, en faisant des images qui resteront pour l’Histoire. Elle avait un regard de témoin, elle avait envie de défendre ses opinions et elle avait surtout une conscience très aiguë que des traces allaient rester. Donc ces traces-là, elle les a construites : pendant huit ans de guerre civile, elle a couvert la guerre jusqu’en 1982, au départ des Palestiniens. Dans Beyrouth jamais plus (1976), sa démarche était de filmer ce qui reste de son Beyrouth à elle. C’est pour ça qu’elle filme beaucoup à Beyrouth-ouest, au-delà du fait que tous les journalistes étaient à Beyrouth-est et couvraient la guerre depuis là-bas, elle avait envie de proposer un contrepoint. Elle y avait vécu, et ça lui déchirait le cœur lorsqu’elle voyait ces rues détruites. C’est toute cette géographie très intime et très personnelle qu’on comprend, et qui explique pourquoi le Liban a une place importante dans son œuvre jusqu’à la fin, puisqu’elle a filmé Beyrouth jusqu’en 2018.

Son œuvre documentaire est centrée sur la guerre et surtout sur les civils, les enfants, les vieillards, victimes silencieuses des conflits. C’était une volonté de sa part, de dé-romantiser les soldats, et de montrer les civils comme vraies figures héroïques des conflits ?

Oui, je pense que c’est exactement la bonne formule. Dès le début, on comprend son choix de refuser de couvrir le massacre de la Quarantaine, ce massacre du bidonville au nord-est de Beyrouth, peuplé majoritairement de Kurdes, de Palestiniens et de musulmans libanais. L’armée phalangiste y est entrée pour massacrer tout le monde. Les journalistes avaient été prévenus, et beaucoup de journalistes sont venus couvrir le conflit, mais Jocelyne Saab a refusé d’y aller. Elle y est retournée le lendemain pour filmer les enfants, pour essayer de montrer l’horreur de cette guerre à travers les yeux des victimes. Mais elle ne les montre jamais de façon misérabiliste, elle les montre comme des figures résistantes, comme une vie qui se maintient malgré tout dans un monde de mort. Ça s’estompe un peu dans Beyrouth ma ville (1982), dernier film documentaire qu’elle réalise de Beyrouth. Et je pense qu’une des raisons pour lesquelles elle a arrêté de filmer Beyrouth, c’est qu’elle n’arrivait plus à montrer la vie, la mort était trop présente, elle avait perdu des amis, sa maison avait brûlé, la guerre a pris le dessus sur ce qu’elle voulait montrer d’humain et de sensible à Beyrouth.

Beyrouth ma ville (1982)

Dans Beyrouth ma ville, certaines images choquent. On voit des enfants nus dans ce qui ressemble à un orphelinat, des images de familles entières mortes sous les bombardements. Elle avait compris que ce qui compte, c’est le pouvoir des images dans la représentation de la guerre ?

Elle souhaitait montrer l’horreur de l’action de l’armée israélienne, il y avait cette volonté de dire que cette fois, ce n’était plus une guerre fratricide, mais une guerre qui déborde complètement des frontières du Liban. C’était une guerre qui arrive de l’extérieur, un siège insoutenable qui est tenu par une force armée contre laquelle elle se battait idéologiquement. Il est intéressant de constater que les images à l’hôpital de cadavres et d’enfants brûlés au phosphore ne sont pas des images à elle, elle a filmé ces images à la TV, un procédé qu’on voit assez fréquemment dans les films de Jocelyne Saab. Elle n’avait pas envie de prendre ces images-là, mais les images du siège de Beyrouth circulaient énormément. Elle a choisi de les montrer et de les laisser dans ce silence terrible parce qu’elle a une façon de construire le son qui est assez frappante dans ce documentaire, qui prend aux tripes. Sur l’autre séquence, elle se rend dans un hôpital d’enfants autistes assiégé par Israël. Les enfants étaient affamés, ils n’avaient plus d’eau ni de nourriture, il n’y avait que cette dame qu’on voit de dos. C’est intéressant car Jocelyne Saab ne nous en dit pas plus, elle ne veut pas nous donner de l’info. Qu’est-ce qui nous reste de ces images-là, 40 ans plus tard, quand on ne connaît plus l’actualité du moment ? C’est juste l’inhumanité, l’horreur de ce siège, qui fait qu’on laisse des enfants dans cette situation là, affamés et abandonnés. C’est cette inhumanité-là qu’elle a voulu montrer, à défaut d’être capable de montrer quoi que ce soit d’humain désormais. On voit de l’humain parce qu’il y a quand même de la vie, il y a une belle tirade sur Beyrouth-ouest comme une utopie, mais l’utopie a un prix terrible. Ça a été l’effondrement de toutes ces idéologies, et il n’y a que des images comme celles-là qui pouvaient en témoigner.

Elle a reçu des menaces de mort pendant le tournage de Dunia, a été interdite de séjour en Égypte… Dans quelle mesure son engagement lui a-t-il valu des problèmes ?

Dans une très très large mesure ! Elle a reçu des menaces de mort dès Les enfants de la guerre (1976), un journal phalangiste a mis une photo d’elle en une avec inscrit « Wanted », c’était imprimé partout. Dans la même période, elle a été tabassée par un groupe de miliciennes phalangistes, après avoir fait un reportage sur le Sud du Liban, où elle montrait que les Chrétiens massacraient non seulement des camps palestiniens, mais aussi des villages musulmans libanais. En 1978, elle est bannie d’Egypte pendant sept ans, et elle est aussi bannie du Maroc à vie, parce qu’elle a réalisé Le Sahara n’est pas à vendre (1977) sur le Front Polisario, en donnant l’impression à l’armée marocaine qu’elle était de leur côté. Quand ils ont vu le film, elle a été interdite de séjour, et elle a été arrêtée quand elle a essayé de revenir au Maroc. Elle a failli être victime d’un attentat perpétré à son encontre, elle s’est fait enlevée par le Hezbollah en 1983. C’est vraiment un engagement qu’elle a payé cher. Malgré tout, elle s’est toujours battue. Cette vaillance montre que sa nécessité de témoigner allait au-delà de l’information, c’était vital pour elle. Elle n’a jamais plié devant les menaces et elle a toujours gardé sa voix unique. Une voix qui, d’ailleurs, ne l’a pas forcément aidée. Même si son cinéma est très humain et non militant, il ne fait pas de compromis, et ça lui a valu d’être rejetée par sa génération et les suivantes.

Dunia, kiss me not on the eyes (2005)

Jocelyne Saab se tourne vers la fiction dans les années 80, avec Une vie suspendue, puis avec Dunia en 2005. Est-ce une manière pour elle de reprendre le pouvoir sur ses images ?

La première guerre du Liban s’est déroulée entre 1975 et 1976, c’est la guerre des Deux Ans. À l’issue de cette guerre, Jocelyne Saab décide de quitter le Liban, c’est comme ça qu’elle va à la Cinémathèque d’Alger et qu’elle décide de partir dans le Sahara, mais avec l’idée que si elle revient au Liban, c’est pour tourner une fiction, qu’elle commence à écrire dès 1977. Elle acquiert aussi des rudiments du cinéma de fiction avec un film qui a été compliqué à réaliser, Nahla de Farouk Beloufa (1979), qu’elle accompagne comme fixeuse, et avec une énorme production, Le Faussaire de Volker Schlöndorff en 1980-81 avec qui elle collabore en tant que fixeuse et assistante. Lorsqu’Israël envahit le sud du Liban, elle reprend sa caméra et réalise Lettre de Beyrouth (1978). Dans ce film, son dispositif change complètement, elle se met en scène, elle met même en scène les citoyens libanais. Elle s’empare des outils de la fiction pour créer d’autres types d’images. Elle avait prévu de tourner le film Une vie suspendue dans sa maison, qui a brûlé en 1982. Cela participe au fait qu’elle quitte le documentaire. Dans les années 90, la grande confiance qu’elle avait dans l’image cinématographique l’amène à faire un film d’archives, Il était une fois Beyrouth (1995), pour lequel elle a rassemblé 400 films, qui vont des vues Pathé aux films les plus récents. Son objectif était de créer une cinémathèque pour le Liban, en revendiquant l’importance d’avoir une mémoire commune, et en même temps, elle souhaite mettre en scène deux jeunes femmes qui n’avaient vécu que la guerre, qui ne connaissaient pas le Liban avant que ça explose. Ce film a été un échec commercial, et l’a obligée à continuer à travailler pour la télévision. Mais son envie à elle c’était de faire de la fiction, elle a beaucoup écrit. Quand elle est décédée, j’ai trouvé dans ses archives un nombre impressionnant de projets de fictions, qui n’ont jamais pu être lancés. Elle a mis 7 ans à terminer son film Dunia (2005). Sa dernière fiction, What’s going on ? (2009) est une sorte de déambulation au Liban, un vrai chant d’amour à Beyrouth, fait avec très peu de moyens. La fiction était un moyen d’expression, comme l’art contemporain, la vidéo, la photo, vers lesquels elle s’est tournée plus tard. Et, par ailleurs, elle avait une énergie incroyable, elle organisait des événements collectifs et tentait de reconstruire des choses pour la société libanaise. Parce que, en dehors de ce projet de cinémathèque qui n’a finalement pas vu le jour, elle a déposé toutes les copies restaurées de ses films au Ministère de la Culture au Liban, elle a voulu monter une Biennale d’art contemporain à Beyrouth, avec l’objectif de lier le Liban à ses racines asiatiques. C’était quelque chose qui l’obsédait : arrêter de se tourner vers l’Occident et regarder d’où l’on vient. Elle avait une confiance absolue dans l’image. Cette confiance a fait qu’elle était capable de passer d’un genre à l’autre et de toujours repenser les discours que pouvaient avoir les images.

Selon vous, pour quelles raisons est-il intéressant de découvrir ses films aujourd’hui ?

Un autre élément fait que Jocelyne Saab était une artiste intéressante, c’est qu’elle aimait collaborer, que ce soit pour Beyrouth jamais plus (1976) et Lettre de Beyrouth (1978), dont les textes ont été écrits par la poétesse libanaise Etel Adnan, ou le texte de Beyrouth ma ville (1982), qu’elle a confié au dramaturge d’extrême gauche Roger Assaf, un grand homme de théâtre libanais et dont l’engagement était plus partisan que celui de Jocelyne Saab. Ses films sont aussi des endroits de rencontres. Elle avait cette capacité de capter ce dont il fallait parler, en donnant la parole à des gens capables de sublimer ses images. C’était la guerre, mais Jocelyne Saab voulait montrer que Beyrouth était magnifique et qu’on ne devait pas oublier le Beyrouth d’avant.

L’œuvre de Jocelyne Saab au cinéma

Au Festival du film franco-arabe de Noisy-le-Sec

Du 17 au 28 novembre 2023

Rétrospective intégrale dans plusieurs cinéma à Paris et en région parisienne

Du 18 novembre au 10 décembre 2023
Tout le programme

Les 15 premiers films documentaires de Jocelyne Saab

Les Mutins de Pangée
Le 31 décembre en DVD

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