Pour certains, c’est le plus européen des pays du Proche-Orient. L’un des plus cinéphiles aussi, depuis l’ouverture en 1919 de sa première salle, le Cosmograph. Aujourd’hui encore, malgré les difficultés que traverse le pays, endeuillé depuis des mois par une crise sociale et politique que la situation sanitaire n’a fait qu’empirer, le cinéma libanais reste vif. Mais si l’on regarde en arrière, la plaie pas tout à fait refermée de la Guerre Civile (1975-1990) obscurcit les souvenirs. Comment retrouver la mémoire du cinéma libanais ?

Face au port des yachts de Beyrouth, l’ombre du Holiday Inn se dresse, implacable. Jamais restauré pour d’obscures raisons de propriété, abandonnée là, la ruine pour toujours fumante de l’hôtel, qui servit de repère aux snipers pendant la guerre, est le plus imposant des stigmates de la Guerre Civile libanaise. À côté, le nouveau Phoenicia accueille les séminaires et les hommes d’affaires de passage, pour qui Beyrouth a toujours compté. Un peu plus loin, dans la vieille ville aux allures de Village des Marques, si vaillamment reconstruite qu’elle paraît plus neuve que n’importe quel autre quartier, le souk est le repaire des habitants les plus aisés de la capitale libanaise. Ce centre commercial flambant neuf, où l’on retrouve les mêmes marques de luxe qu’au Dubaï Mall ou qu’au centre commercial Beaugrenelle accueille le plus grand multiplexe de la ville, Cinemacity. Là, contre 15 000 livres (9€), on peut découvrir les blockbusters américains du moment, 1917, Jumanji 2 ou Bad Boys 3 mais aussi la comédie française Demi-Sœurs (sortie sur nos écrans en 2018) et le film d’action-aventure-comédie égyptien Thief of Bagdad, super-production dédiée exclusivement au monde arabe. Si l’on continue à parcourir la ville, passant la Place des Martyrs et sa statue criblée de balles, on peut remonter jusqu’à Achrafieh, le quartier bourgeois de Beyrouth. Là, un groupe de jeunes gens ont repris un vieux cinéma pour ouvrir Metropolis, un complexe art et essai, le seul de la ville, né de la double envie de mettre en avant un cinéma différent, et de préserver l’héritage du cinéma libanais à travers le projet Cinematheque Beirut. Prisé par la jeunesse intellectuelle du pays, Metropolis est aujourd’hui étrangement vide. Depuis plusieurs mois, plus aucun film à l’affiche. Il y a 40 ans, Metropolis s’appelait encore l’Empire [1], et était déjà le seul endroit de Beyrouth, en plein quartier français, où l’on pouvait découvrir ces films européens qui fascinaient tant. Sur le port des yachts, la piscine du Phoenicia était l’épicentre des fêtes les plus folles. L’Holiday Inn n’était qu’un vague projet de promoteurs envieux du succès du grand hôtel de luxe. A l’ouest, dans les salles du quartier populaire d’Hamra, ou au Rivoli, le grand cinéma faisant face à la statue étincelante de la Place des Martyrs, s’affichait Des héros et des femmes, le nouveau film de Mohamed Selmane, le plus prolifique des cinéastes libanais.

Mémoires du cinéma libanais
A l'affiche du cinéma Empire de Beyrouth, le western italien Le Dernier pistolet (1964), de Sergio Bergonzelli, avec Cameron Mitchell.

L'amour et la violence

Mohamed Selmane est l’auteur de 36 longs-métrages entre la fin des années 1950 et le début des années 1970. Depuis son succès avec Bonjour l’amour en 1962, il s’était fait une spécialité du film d’amour musical (Louange d’amour, 1963, Au service de l’amour, 1965, Cantiques de l’amour, 1967…), avant de se lancer dans le film d’aventure baroudeur (Une bédouine à Paris, 1964 et sa suite Une bédouine à Rome, 1965), et même dans le film d’espionnage à la James Bond avec La Jaguar noire (1965). Le génie de Selmane résidait en ce savant mélange entre le romantisme un peu mièvre du cinéma égyptien, très populaire déjà à travers le Moyen-Orient, et les intrigues pleines d’action du cinéma américain. Un équilibre parfait entre l’Occident et le monde arabe, à l’image de ce qu’était alors le Liban, « la Suisse du Moyen-Orient », comme l’ont surnommé les hommes d’affaires de l’époque, satisfaits de sa douceur de vivre et de son secret bancaire. Le cinéma de Selmane était l’idée même d’un cinéma libanais populaire. Marié à la chanteuse à succès Najah Salam, avec son éternel Borsalino et sa cigarette, il était une icône dans le Beyrouth des sixties. Quand il s’agit d’aborder une histoire du Liban, difficile d’appréhender la frise chronologique sans un immense point de rupture. Un avant et un après, et au milieu, 1975-1990, 15 ans de ruines et de destruction, un Beyrouth, année zéro. Depuis, la riche cinématographie du Liban se mesure à sa force d’attraction au vide laissé par la Guerre Civile. La légèreté et la joie de vivre qui caractérisent le cinéma d’avant 1975 semblent amplifiées par l’ignorance de la tragédie à venir. Quant à ce qu’il convient d’appeler le « nouveau cinéma libanais », il cherche à penser – et panser – sa guerre et ses ruines. De Jocelyne Saab (Il était une fois Beyrouth, 1995) à Danielle Arbid (Dans les champs de bataille, 2005), de Nadine Labaki (Capharnaüm, 2018) à Joana Hadjithomas et Khalil Joreige (Je veux voir, 2008).

Je veux voir

Mais qui aujourd’hui, pour se souvenir de Mohamed Selmane ? Dans la nouvelle génération de cinéastes, certains sont trop jeunes pour avoir grandi avec ses films. Les autres lui préféraient peut-être déjà les plus nobles œuvres qu’on montrait à l’Empire. Son cinéma, commercial et frivole, ne constitue pas une référence. Alors, son impressionnante œuvre disparaît. Impossible sur Wikipédia, de trouver une fiche sur ce cinéaste. Ni en anglais, ni en français, ni en arabe, les trois langues parlées au Liban. La recherche de son nom sur Google fait essentiellement apparaître des résultats liés à son curieux homonyme, Mohammed ben Salmane, « MBS », le polémique et médiatique prince héritier d’Arabie Saoudite.

Mémoires du cinéma libanais
Louange de l'amour (1963) de Mohamed Selmane © Collection Abboudi Abou Jouadé

À l’instar des films de Selmane, c’est tout un pan de l’histoire culturelle du Liban qui menace de disparaître, faute de préservation. Forte de ce constat, l’équipe de Metropolis a eu l’idée de Cinematheque Beirut, pour créer d’abord un index en ligne des films libanais. « Pour l’instant, nos archives sont constituées d’éléments constituant l’histoire de la programmation du Metropolis Cinema », confie sa programmatrice, Louise Malherbe. Il s’agit, en réalité, surtout d’indexer les films libanais, de savoir qu’ils ont existé, avant même d’en chercher les traces. Mais difficile de voir au-delà de 1975. Le cinéma libanais est né en 1929 avec Les Aventures d’Elias Mabrouk, première production locale – réalisée par un Italien, Jordano Pidutti. Or, seuls 230 films antérieurs à 1975 sont répertoriés dans l’index de Cinematheque Beirut, qui compte 1973 fiches. Et aucun film de Mohammed Selmane, autrefois pourtant si célèbre. Que leur est-il arrivé ? Le chantier est immense. Il y a bien sûr des collectionneurs, comme Abboudi Abou Jaoudé, dont la précieuse collection d’affiches a été un trésor pour la Cinematheque Beirut. Sans oublier le travail de plusieurs générations d’historiens, qui ont su préserver le souvenir d’un cinéma libanais antérieur aux années 1990. Mais les films en eux-mêmes – les copies, jamais numérisées, sont souvent perdues depuis des décennies, ou alors gravement abîmées, victimes ordinaires de la guerre. Retrouver, collecter, restaurer, préserver et surtout diffuser l’histoire du cinéma libanais, telles sont les missions de cette Cinémathèque de Beyrouth. Les objectifs habituels de toute cinémathèque. Mais dans un pays rongé par la corruption, où les coupures d’électricité sont quotidiennes, où l’on paye autant en dollars qu’avec la monnaie nationale, où chaque canalisation est hors d’âge, le cinéma et la culture arrivent bien loin dans la liste d’attente des projets politiques nécessaires. Et si le ministère de la Culture a soutenu le projet, c’est essentiellement de manière symbolique. Le projet de Cinematheque Beirut – à peine au stade « Henri Langlois » de la vie d’une cinémathèque, pour reprendre l’exemple glorieux de la Cinémathèque française, née, elle aussi, de la passion de cinéphiles – est porté par quelques salariés et de nombreux bénévoles, et par une recherche de financements tous azimuts. Le secteur de la recherche est le premier à s’être mobilisé sur le sujet, et en particulier les universités privées chrétiennes du pays, témoins de la polarisation religieuse ancrée partout au Liban. On retrouve ainsi parmi les principaux partenaires de la Cinémathèque, la maronite Université Saint-Esprit de Kaslik à Jounieh, l’orthodoxe Université du Balamand de Tripoli, la catholique Université Notre-Dame de Zouk Mosbeh ou la jésuite Université Saint-Joseph de Beyrouth.

Mémoires du cinéma libanais
Affiche d'Une bédouine à Paris (1963) de Mohamed Selmane © Collection Abboudi Abou Jouadé

Hier se construit demain

Une Cinémathèque avec la bénédiction de l’État, mais indépendante, tel est le projet de l’équipe de Metropolis, qui a retenu la leçon de l’échec de l’éphémère Cinémathèque nationale du Liban, fondée au sein même du Ministère de la Culture en 1999 à l’initiative de personnalités comme Jocelyne Saab ou Randa Chahal Sabbag, mais étouffée par une bureaucratie et une corruption érigées depuis en patrimoine national. Mais si Cinematheque Beirut est indépendante, elle n’est pas née seule : à la rencontre d’une artiste libanaise de renommée internationale, Joana Hadjithomas, qui accompagne le projet depuis ses débuts, et du seul cinéma d’auteur de la capitale, Metropolis, s’ajoute la réunion de toutes les grandes associations cinéphiles du Liban, à commencer par Beirut DC, l’une des principales associations de soutien au cinéma d’auteur dans le monde arabe, soutenue par UniFrance, par la Commission européenne et par la Ford Foundation. La Cinematheque Beirut ouvre officiellement en 2013 avec une rétrospective dédiée à Randa Chahal Sabbag à Metropolis. Décédée prématurément cinq ans plus tôt, celle-ci était une cinéaste documentaire, attachée dès 1975 à filmer le Liban de la guerre et son absurdité. Les images de son film Nos guerres imprudentes (1995) seront reprises par Jean-Luc Godard dans ses Histoire(s) du Cinéma. Son dernier film est aussi son plus connu, Le Cerf-Volant ; une fiction auréolée du Grand Prix du Jury de la Mostra de Venise en 2003, aux frontières du documentaire, où la cinéaste a reconstitué la ligne de séparation entre Israël et le Liban, nœud originel de la Guerre Civile. Il s’agit d’une zone géographique près du Mont Herbon, déjà divisé côté libanais entre villages chrétiens maronites et musulmans druses et sunnites. Séparés entre eux et d’avec Israël par des lignes de barbelés, les habitants l’appellent « la vallée des cris et des larmes », car on s’y parle, essentiellement, au mégaphone. Parce qu’il évoque une réalité absurde qui n’existe qu’au Liban, ce film est aussi essentiellement libanais que l’est Au service de l’amour de Mohamed Selmane, pour d’autres raisons. Sauf que Le Cerf-Volant est une production française.

Mémoires du cinéma libanais
La façade du cinéma Metropolis, à l'avenir incertain © Audrey Jacob

À l’instar de Youssef Chahine, Elia Suleiman ou Maroun Baghdadi, Randa Chahal Sabbag était produite par Ognon Picture, la société du Français Humbert Balsan. Grande sœur des cinématographies du monde, la France est coproductrice de nombreux succès libanais récents, à l’instar de Capharnaüm, l’un des films libanais les plus rentables depuis la Guerre Civile. Mais ces films sont autant destinés à un public d’exportation (la France par exemple), qu’au marché intérieur, comme une vitrine du Liban sur le monde. Ainsi, les enjeux de leur conservation dépassent les limites du territoire libanais et leur souvenir reste dans la mémoire collective au Liban comme en Europe, où aux États-Unis (rappelons que Capharnaüm, en sélection à Cannes, représentait le Liban à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère). Mais pour le cinéma d’avant-guerre, sans les efforts des cinéphiles de Cinematheque Beirut ou de Beirut DC, cette mémoire risque de disparaître. Or, rien n’est simple dans un pays secoué par l’instabilité politique. À l’heure où ces lignes sont écrites, d’importantes manifestations balayent le pays. La jeunesse, la même que celle qui porte ces projets cinéphiles, est dans la rue, appelant à un renouvellement de la classe politique, demandant moins de corruption et des services publics plus efficaces et plus présents. Depuis plusieurs semaines, Metropolis n’affiche aucun film en programmation. L’association ne donne pas plus de signe de vie sur les réseaux sociaux. « Suite au soulèvement populaire ayant débuté au Liban le 17 octobre 2019, l’association Metropolis Cinema a décidé de suspendre ses activités en solidarité avec les revendications des manifestants », nous explique Louise Malherbe. Une prise de position aux conséquences terribles. Metropolis gérait le cinéma en accord avec son exploitant historique, le circuit Empire, devenu aujourd’hui l’un des principaux circuit de salles au Liban. En janvier dernier, Empire a rompu son contrat de location, laissant l’association et ses projets à la rue. À Metropolis plus qu’ailleurs, on sait, dans ce combat contre la corruption et contre un système politique asphyxiant, l’importance de la culture. Entre la crise sanitaire, qui frappe rudement le pays, et la tragique explosion du port de Beyrouth, qui a fait début août 2020 plus de 200 morts et d’importants dégâts, les urgences sont évidemment ailleurs. Mais demain, peut-être ? Bientôt, de Mohammed Selmane à Randa Chahal Sabbag, on retrouvera la mémoire du cinéma libanais. 

[1] Clé de voûte à l’origine du circuit Empire, l’un des principaux circuits d’exploitation au Liban aujourd’hui encore, qui a fêté en 2019 son centenaire.

À lire :

Cinéma au Liban, de Raphaël Millet (Rawiya éditions, 2017)
Les Écrans du croissant fertile, d’Yves Thoraval (Séguier, 2003)

Photo de couverture :
Le cinéma Rivoli au bout de la place des Martyrs, à Beyrouth, en 1960 (DR)

Cet article est paru dans Revus & Corrigés N°7 – Été 2020, dans la rubrique Tour du monde.
0