Vedette hollywoodienne, mais aussi productrice et cinéaste, Ida Lupino est à l’honneur sur Arte avec la diffusion de quatre de ses films en version restaurée, ressortis en salle en 2020 par Camélia Films : Avant de t’aimer (1949), Faire Face (1949), Le voyage de la peur (1953) et Bigamie (1953). Autant de témoignages d’une metteuse en scène affirmée, engagée et visuelle.

Dossier initialement publié dans Revus & Corrigés N°8– Automne 2020.

Deux groupes de cinéphiles semblent se former lorsque l’on prononce le nom d’Ida Lupino. Ceux qui, lorsqu’ils l’entendent, imaginent directement la star, l’icône. Ils voient apparaître les images des films de Raoul Walsh ou de Nicholas Ray. Ils entendent sa voix grave répondre à Bogart ou chanter « One for my baby » alors qu’une cigarette est en train de se consumer sur le piano. Ils se rappellent chacun de ces morceaux de bravoure où l’actrice énergique et émouvante se révèle derrière les personnages de femmes fortes au grand cœur. Et puis il y a ceux, plus rares semble-t-il, qui se souviennent avant tout de la pionnière : de son travail de productrice, de scénariste, mais aussi de réalisatrice, tant pour le cinéma que pour la télévision. Ceux qui pensent tout de suite aux sujets tabous et controversés que ses films abordent, que ce soit le viol, la bigamie ou une grossesse non voulue, et à leur mise en scène à la fois sèche et délicate dans un noir et blanc graveleux à l’opposé de l’artificialité hollywoodienne habituelle qui les rendent, au final, tout aussi inoubliables que ses interprétations.

Issue d’une famille anglaise composée uniquement de comédiens et de comiques depuis des générations, Ida semblait prédestinée à travailler dans le milieu artistique. À 14 ans déjà, elle commence à jouer les vamps glamour sur grand écran dans Her First Affair d’Allan Dwan (1932). À 15 ans, elle vole vers Hollywood et signe un contrat avec la Paramount, qui l’utilise en tant qu’archétype de la blonde platine dans de nombreux rôles insignifiants. Suite à un unique rôle majeur de prostituée vengeresse dans La Lumière qui s’éteint, de William A. Wellman qui la révèle en 1939, un changement de studio devient nécessaire : elle se dirige vers la Warner en lui imposant un retour à sa couleur naturelle, se dévêtant ainsi de cette apparence de sous-Jean Harlow qui l’empêchait de se révéler au grand public. Mais après plusieurs rôles de composition dans des chef-d’œuvre, chez Raoul Walsh dans Une femme dangereuse (1940), et La Grande Évasion (1941) ou encore chez Michael Curtiz dans Le Vaisseau fantôme (1941), l’actrice se rend rapidement compte que le système des studios ne lui convient pas, étant peut-être lassée de toujours incarner ce qu’elle appelait « la Bette Davis du pauvre ». Après de nombreuses suspensions à la Warner car elle refusait de jouer des personnages qu’elle estimait inintéressants, la jeune femme comprend que ce qu’elle cherche avant tout, c’est l’indépendance.

Not Wanted (1949)

Cinéaste destinée

À tout juste 27 ans, Ida Lupino choisit donc de refuser l’offre de renouvellement de contrat que lui propose la Warner et décide de fonder avec Collier Young, son deuxième mari, la société de production indépendante Emerald Production, qui se renommera par la suite The Filmakers. Avec cette société, le couple met en avant un désir commun d’explorer de nouveaux sujets, d’essayer de nouvelles idées et de découvrir de nouveaux talents créatifs, s’affichant ainsi comme de véritable rebelles à Hollywood, au sein d’une société américaine de plus en plus puritaine et en pleine chasse aux sorcières. Le premier film que la société décide de produire dans cette veine, en 1949, est Not Wanted (Avant de t’aimer), dont Ida a co-écrit le scénario mettant en scène Sally (Sally Forrest), une jeune femme obligée d’abandonner son enfant suite à une grossesse non voulue. Cependant, trois jours après le début du tournage de ce film dont le scénario a déjà fait de nombreux allers-retours avec le PCA (le Production Code Administration, organisme chargé de faire appliquer le Code Hays), le réalisateur Elmer Clifton fait un infarctus. Le manque de budget et l’emploi du temps serré de cette petite production oblige donc Ida Lupino à prendre une décision radicale et inédite : elle remplace le réalisateur au pied levé et met en œuvre tout ce qu’elle a pu observer et apprendre auprès de ses réalisateurs mentors, tels que Raoul Walsh, Michael Curtiz ou Robert Aldrich, lors de ses longues journées d’ennui sur les plateaux. Le moins que l’on puisse dire, c’est que son passage de devant à derrière la caméra est un succès : bien que son nom ne soit pas crédité, la réalisatrice a réussi l’exploit de faire le film en deux semaines pour 153 000 dollars. Not Wanted en récolte plus d’un million l’année suivante, montrant l’appétence du public américain pour des films aux sujets plus « adultes » et moins aseptisés. S’en suivent quelques années prolifiques et denses, avec six films réalisés en cinq ans, illustrant ainsi que sa précédente réussite n’était pas seulement un coup de chance mais qu’Ida Lupino possède un réel regard de réalisatrice.

The Hitch-hiker (1953)

Cinéaste engagée

En plus de mettre en scène des sujets controversés, les œuvres de The Filmakers semblent vouloir tendre un miroir à la société américaine et ses contradictions, notamment en matière de sexualité. Ainsi, sur les six films réalisés par Ida Lupino durant cette période, les quatre premiers se concentrent sur les jeunes femmes et leur difficile passage à l’âge adulte. Dans chacun de ces films, cette transition vers une féminité conventionnelle se fait de manière douloureuse par un traumatisme à surmonter, que ce soit la grossesse non souhaitée dans Not Wanted, la crise de poliomyélite de la danseuse Carol dans Never Fear (Faire face), le viol dans Outrage (scène brillamment mise en scène par la réalisatrice où la fuite de la jeune Mala Powers face à son agresseur reprend tous les codes du film noir – et un peu ceux du film d’angoisse – afin de réussir à représenter l’indicible, le mot « viol » n’étant jamais utilisé dans le film) ou l’exploitation et la sexualisation à outrance de la fille joueuse de tennis par la mère dans Hard, Fast and Beautiful (Jeu, set et match). Les deux derniers films de cette période, The Hitch-Hicker (Le Voyage de la peur) et The Bigamist (Bigamie), semblent, eux, vouloir se concentrer sur une masculinité mise à mal après-guerre. Que ce soient les trois hommes enfermés dans leur voiture dans le premier (sûrement le projet le plus ambitieux de la réalisatrice : un quasi huis clos tourné en décors réels, basé sur l’histoire vraie d’un tueur en série auto-stoppeur) ou le bigame joué par Edmond O’Brien qui, au sein d’un long-métrage mélangeant film noir et mélodrame, n’arrive pas à choisir entre sa femme légitime qui le délaisse pour sa carrière (Joan Fontaine) et sa maîtresse qui tombe enceinte (Ida Lupino) dans le second, chacun des personnages masculins semble entravé par sa passivité et incapable de faire un choix personnel face aux attentes trop lourdes de la société. Suite à l’échec commercial de The Bigamist et du film Ici brigade criminelle (1954) de Don Siegel, qui la met en scène accompagnée de son troisième mari Howard Duff, la société The Filmakers ferme ses portes, ce qui éloigne la réalisatrice du grand écran. Elle ne retournera un long-métrage pour le cinéma que 17 ans plus tard, en 1966, avec The Trouble with Angels (Le Dortoir des anges), une grosse production de la Columbia sur une école de bonne sœurs, genre très prisé à l’époque suite au succès de La Mélodie du bonheur (1965) de Robert Wise.

The Bigamist (1953)

Cinéaste controversée

Malgré la volonté visible d’Ida Lupino de mettre des destins de femmes à l’écran, sa vision assez conformiste et patriarcale lui a attiré le désamour d’une partie des critiques féministes des années 1970, qui lui ont notamment reproché ses personnages de femmes passives et certaines conclusions narratives conventionnelles et conservatives (si l’on ne devait en citer qu’une, celle d’Outrage qui retire la spécificité de l’expérience traumatisante du personnage d’Ann en l’incorporant au traumatisme supposé du violeur suite à la guerre), poussant certaines à dire qu’Ida Lupino traitait de sujets féministes avec une perspective anti-féministe. Ces reproches sont sûrement grandement justifiés (notamment après plusieurs déclarations de Lupino elle-même), mais force est de constater qu’à travers ses scénarios, ses productions et ses réalisations, elle a réussi à mettre sur grand écran des thèmes jamais abordés par le cinéma jusqu’alors et que, ce faisant, elle a subverti l’institution patriarcale hollywoodienne de l’intérieur, en montrant par exemple certaines scènes inédites telles que la césarienne onirique du film Not Wanted, totalement vécue par le spectateur du point de vue de la jeune femme en train d’accoucher. Ida Lupino est une pionnière, comme pouvaient l’être Lois Weber ou Dorothy Arzner avant elle. Ce qu’elle a réussi à accomplir au sein d’une industrie entièrement composée d’hommes (sur les 1300 membres du Screen Directors Guild, le syndicat des réalisateurs, elle fut la seule femme pendant plus de quinze ans) est un exploit et il est important de rappeler qu’elle a posé de nombreuses pierres fondatrices ouvrant la voie aux futures réalisatrices, scénaristes et productrices. L’une de ces pierres, souvent oubliée, est son apport à la télévision américaine encore à ses balbutiement : elle fut en effet l’une des réalisatrices les plus prolifiques de l’époque, réalisant 67 épisodes pour 37 séries différentes entre 1956 et 1968. Il est certes difficile de dégager une patte d’auteur des nombreux épisodes qu’elle réalise, tant elle semble se fondre dans le moule de chaque série (que ce soient Les Incorruptibles, Le Fugitif ou même Ma sorcière bien aimée), comme il était coutume de le faire à l’époque. Elle a néanmoins été surnommée « The Female Hitch » pour son talent à mettre en scène l’action et le suspense, elle qui a d’ailleurs réalisé deux épisodes de la série Alfred Hitchcock Presents. Mais si l’on ne devait retenir qu’une seule de ses réalisations télévisuelles, ce serait sûrement The Masks, l’épisode qu’elle a réalisé pour La Quatrième Dimension en 1964, souvent cité comme l’un des meilleurs de la série tant il est dérangeant à souhait – on y décèle pour le coup le style de la cinéaste d’Outrage. Jusqu’à sa mort en 1966, Ida Lupino n’a jamais réellement voulu assumer ce rôle de pionnière cinématographique et télévisuelle, préférant affirmer : « I was just a director who tried my best ». La modestie d’une actrice, réalisatrice, scénariste et productrice qui réussit cependant l’exploit de réunir deux groupes de cinéphiles s’accordant à dire qu’Ida Lupino est une légende hollywoodienne, tout simplement.

Never Fear (1949)

Silence ! Elles tournent – Ida Lupino, réalisatrice et pionnière du cinéma indépendant

Esther Brejon et son invitée Céline Staskiewicz discutent de la carrière d’Ida Lupino qui a bousculé l’Amérique conservatrice des années 50.

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